Agroalimentaire

Sénégal : Arachide, l’état d’urgence

Au cours de la dernière campagne, les huiliers n’ont pas eu accès aux graines produites dans le pays.

Au cours de la dernière campagne, les huiliers n’ont pas eu accès aux graines produites dans le pays. © Clement Tardif pour JA

Hier fleuron du pays, la filière souffre depuis de longues années. Les industriels locaux voient les graines leur échapper au profit des Chinois, la qualité des semences baisse… À qui la faute ?

Pas une seule tonne. Cette année, la Suneor, premier huilier du Sénégal, n’a transformé aucune graine d’arachide. Et le bilan n’est pas bien meilleur chez les trois autres industriels du pays. « Nous n’avons pas reçu plus de 40 000 tonnes au total [pour des capacités nominales de 600 000 t environ] », se désole Nicolas Brugvin, le directeur général de Copéol, en recevant dans ses bureaux dakarois.

En flux tendu depuis plusieurs années, l’approvisionnement en graines est même resté très difficile pour les huiliers au cours de la dernière campagne : les volumes disponibles ont été massivement aspirés par la demande chinoise. Premier producteur mondial et grand consommateur d’huile d’arachide, la Chine a fait une mauvaise récolte et s’est tournée vers le Sénégal, l’un des rares pays du monde à ne pas consommer toute sa production. La valeur des exportations vers l’Asie a ainsi bondi de 1,7 à 30 milliards de F CFA (de 2,6 à 45,7 millions d’euros) cette saison, selon le ministère du Commerce.

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Jeune Afrique 2896, l'arachide en état d'urgence. © Jeune Afrique

Pour obtenir les graines, les importateurs et leurs intermédiaires ont payé jusqu’à 300 F CFA le kilo, bien au-delà des 200 F CFA garantis au producteur depuis 2013. Même en renchérissant, Copéol, deuxième transformateur du pays, n’est parvenu à grappiller que 19 000 t, de quoi faire tourner quelques mois à peine ses machines. Résultat, cette coentreprise créée par les français Avril et Castel, déficitaire depuis son arrivée au Sénégal en 2012, a encore essuyé une perte nette de 850 millions de F CFA cette année. Si elle n’inverse pas la tendance, son avenir même pourrait être en jeu. « C’est une déception, admet Nicolas Brugvin en tirant sur sa cigarette électronique. On mise sur une année de plus, avec l’objectif de reconquérir l’amont, sinon c’est peine perdue. »

C’est peu de dire que la fermeture des usines serait désastreuse. L’arachide est l’une des principales industries en matière d’emploi, mais aussi de création de valeur et d’entrée de devises. Elle offre également, à l’abri des soubresauts de la demande mondiale, un débouché pour la filière agricole, qui fait vivre des millions de familles de Ziguinchor à Kaolack.

L’ancien fleuron

Face à l’urgence, la Banque mondiale a annoncé en mai un financement additionnel de 20 millions de dollars (près de 18 millions d’euros), destinés à accompagner le gouvernement dans l’élaboration d’une stratégie pour ce secteur agonisant qui fut le fleuron de l’économie sénégalaise. Au lendemain de l’indépendance, l’huile représentait 42 % de son chiffre d’affaires industriel et 80 % de ses exportations. En situation de monopole, la Sonacos (ancien nom de la Suneor), fondée en 1975, est la figure de proue du secteur. « Dans les années 1990, le Financial Times nous avait consacré sa une. C’était une première en Afrique, les banques se précipitaient pour souscrire le papier Sonacos, une entreprise publique ! » se remémore Fallou Dièye, son PDG entre 1995 et 2000, aujourd’hui conseiller agricole du Premier ministre, Mahammed Boun Abdallah Dionne.

À l’époque, l’État contrôle jalousement cette culture imposée autrefois par la puissance coloniale, bien adaptée au climat de la savane, à la fois de rente et vivrière (le président Senghor se serait même entendu avec son homologue Houphouët-Boigny pour que la Côte d’Ivoire en laisse l’exclusivité au Sénégal). Selon le syndicaliste Samuel Ndour, le succès s’appuyait sur deux prérequis : « des semences de qualité et un bon suivi ». Soit l’exact inverse de la situation actuelle.

Polémique. Le secteur de l’arachide sénégalaise souffre d’une désorganisation dramatique. L’effarante polémique sur les chiffres de la production en témoigne. Dans son immense bureau, le ministre de l’Agriculture s’enorgueillit d’une hausse de plus de 20 % des volumes en 2015-2016. « Nous avons dépassé le million de tonnes, notre objectif pour 2017 ! » affirme Abdoulaye Seck. Mais, à Dakar, ces chiffres provoquent des soupirs agacés. Les organisations paysannes et les industriels évoquent tout au plus 700 000 t, soit une légère progression par rapport à l’année précédente. « Tout le monde rit jaune tant ces résultats officiels, calculés sur la base d’extrapolations, sont farfelus. Et, pendant ce temps-là, on ne réfléchit pas aux solutions », soupire l’un d’eux.

Libéralisation 

Comment en est-on arrivé là ? Progressivement, l’État s’est désengagé. En 1980, il a supprimé l’Office national de coopération et d’assistance au développement (Oncad), chargé de régir le secteur. Au début des années 2000, il a lancé sa libéralisation, alors même que l’Europe, son principal débouché, se tournait vers l’huile de colza et de tournesol. Conséquence, la Sonagraines (production et distribution de semences, collecte de la récolte) a été dissoute en 2002.

Puis, en 2005, la Sonacos est privatisée, et le marché ouvert aux acheteurs chinois quelques années plus tard. L’interprofession, seule entité regroupant les acteurs de la filière, est inféodée au ministère, s’accordent à dire les sources de JA. « Le CNIA [Comité national interprofessionnel de l’arachide] ? Il est plus malade que la filière elle-même », tranche l’un de ces informateurs.

De plus, l’arachide n’a pas bénéficié de contractualisations entre producteurs et industriels, qui garantissent à ces derniers une partie de la production en échange de semences et d’engrais. Des schémas qui ont pourtant montré un certain succès en Afrique de l’Ouest, comme l’illustre la renaissance du coton ivoirien. « Les huiliers privés ne se sont pas impliqués en amont, admet Youssoupha Diallo, ex-conseiller du ministre Seck nommé président du conseil d’administration de la Suneor. En conséquence, les opérateurs privés stockeurs [OPS] s’y sont engouffrés. » Les OPS furent d’abord de simples intermédiaires entre producteurs et industriels. Mais ce millier d’opérateurs, agréés par le ministère, est devenu au fil des ans un pivot incontournable, dans un contexte favorisé par l’État. « Ils tiennent le système », glisse un connaisseur, évoquant la bienveillance, parfois rémunérée, des agents de l’administration chargés de contrôler le secteur.

En amont, les OPS sont devenus les principaux pourvoyeurs de semences, sur lesquelles ils touchent des subventions publiques malgré leur mauvaise qualité. Il en est ainsi des semences dites écrémées (des graines ponctionnées sur la récolte, triées puis revendues, et moins chères que les semences certifiées), qui représentaient jusqu’à cette année la majorité des 75 000 t de semences subventionnées. Pourtant, ces semences écrémées affaiblissent les rendements, inférieurs aujourd’hui à ceux des années 1970.

Plusieurs sources racontent comment les OPS, et non les paysans, ont capté l’essentiel de la surenchère chinoise sur les prix

« Elles sont achetées 200 F CFA le kilo et revendues 325 F CFA à l’État, et l’OPS empoche la différence », raille une source dans l’industrie. Largement critiquées, les subventions apportées à l’amont du secteur (dont bénéficient les fameuses semences) ont représenté 37 milliards de F CFA lors de la dernière campagne (contre 1,5 milliard de subventions pour le prix garanti au producteur). « C’est un beau geste, mais il n’est pas pertinent », estime Boubacar Cissé, directeur général de l’Union nationale des coopératives agricoles du Sénégal (Uncas).

Selon lui, non seulement l’argent dépensé ne profite pas assez aux paysans, mais « des distorsions » sont constatées. « En période de distribution des semences, certains intermédiaires se contentent de payer quelques francs CFA aux paysans en échange d’un reçu qui leur permet de toucher la subvention », poursuit ce vieil homme.

En aval, plusieurs sources racontent comment les OPS, et non les paysans, ont capté l’essentiel de la surenchère chinoise sur les prix : de nombreux agriculteurs acceptant de vendre leur récolte en précampagne, au prix minimal, les intermédiaires les revendent à leur guise aux huiliers… ou aux exportateurs. En l’absence de quotas réservés aux industriels locaux, il est tentant de céder ces graines au plus offrant. D’autant que « les transactions avec les exportateurs, contrairement à celles bénéficiant aux industriels, ne sont pas soumises à une marge fixe », ajoute Modou Fall, président du syndicat des OPS, qui dément l’existence de mauvaises pratiques parmi ses 400 membres.

Face à cette crise, l’État tend-il enfin l’oreille ? En renationalisant une Suneor exsangue (« qui aurait déjà fermé si elle n’était pas too big to fail [“trop grosse pour échouer”] », assure une source), il n’a d’autre choix que de lui assurer un approvisionnement suffisant. Un objectif qui demandera une meilleure maîtrise des sorties, au bénéfice de tous les huiliers.

« Le gouvernement travaille sur une taxe à l’exportation de l’arachide brute pour favoriser la transformation locale », assure le ministre du Commerce, Alioune Sarr. En amont, ajoute-t-il, l’État va appuyer la mise en place de contrats d’approvisionnement dès l’an prochain. Et commencer avec la Suneor. Parallèlement, Copéol et le Complexe agro-industriel de Touba (Ciat) se sont engagés dans une démarche similaire avec l’Association sénégalaise pour la promotion du développement par la base (Asprodeb), une fédération de paysans qui produit elle aussi des semences. Mais, en échange des volumes, les industriels devront faire un geste financier pour ne pas se voir ravir les graines. Aujourd’hui fixé par rapport aux cours européens selon une formule complexe, le prix plancher ne tient pas compte du marché asiatique, où la demande est promise à une forte croissance. « Il ne faut pas s’agripper au prix plancher si le marché international est à 250 F CFA, met en garde le directeur général de l’Uncas. Les industriels doivent y réfléchir et s’y prendre à l’avance. »

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Jeune Afrique 2896, l'arachide en état d'urgence. © Jeune Afrique


PATISEN TENTÉ PAR LA PRODUCTION INDUSTRIELLE

Le groupe agroalimentaire est – en dehors des huiliers – l’unique grand industriel du pays à transformer l’arachide, qu’il incorpore à sa pâte à tartiner Chocopain. Mais son patron, Youssef Omaïs, rencontre lui aussi des difficultés pour s’approvisionner en graines, « à la fois en quantité et en qualité » suffisantes. Pour résoudre ce problème, l’homme d’affaires libanos-énégalais souhaite cultiver 3500 ha
dans le bassin arachidier, mais il n’a pas reçu de réponse du ministre de l’Agriculture, Abdoulaye Seck. S’il obtenait ce qu’il désire, Patisen serait le premier à produire de manière industrielle au Sénégal.


 

UNE MACHINE À BLANCHIR L’ARGENT ?

À chaque exportation d’arachide est censée correspondre une rentrée de devises étrangères. Mais les autorités affirment qu’elles ne sont pas suffisantes au vu des volumes exportés vers la Chine l’an dernier (347 000 t officiellement). Le gouvernement craint que certains lots soient payés sur place, en francs CFA, par des commerçants chinois, voire que cette pratique permette du blanchiment d’argent. Les services du Premier ministre, Mahammed Boun Abdallah Dionne, auraient réclamé une enquête.

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