Société

Sorcellerie et autres mystères

Par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

La croyance en la sorcellerie et autres mythes reste largement répandue en Afrique. © Renaud VAN DER MEEREN/EDJ

Le procès de Fabienne Kabou, poursuivie pour infanticide, qui vient de se tenir à Saint-Omer, petite commune de la région Nord - Pas-de-Calais - Picardie, en France, ne peut laisser personne indifférent.

Cette Sénégalaise a offert son enfant à la mer, comme s’il s’agissait d’un vulgaire objet dont on se débarrasse ou, encore, d’un sacrifice rituel. Devant les tribunaux, pour expliquer l’horreur de son geste, elle s’est dite persécutée par des forces invisibles. A évoqué la sorcellerie.

Si j’en crois les experts, Fabienne Kabou ne serait qu’une affabulatrice, qui s’invente un univers hostile pour mieux embobiner ceux qui l’écoutent. Mais ce qui me laisse perplexe, c’est cette affirmation d’un psychiatre appelé à la rescousse par le tribunal : « Fabienne Kabou tient un discours délirant à « tonalité persécutive », typique d’un délire chronique paranoïaque inspiré par la magie noire africaine. »

Magie noire africaine ? Je vais vous dire ce que j’en sais. Remontons dans le temps. J’ai 10 ou 11 ans. C’est un après-midi. Mon père fait la sieste dans sa chambre. Poussé par je ne sais quelle force, j’y pénètre à pas de loup. Une veste attire mon attention. Sans réfléchir, je plonge ma main dans l’une des poches intérieures. Mon père, plus rusé que je ne le crois, se lève alors d’un bond et me prend la main dans le sac. Une paire de gifles me ramène à la raison : je n’aurais pas dû tenter de chiper quelques sous à mon père pour m’acheter des bonbons.

Du rat (de ville) aux herbes spéciales, est cuisiné pour me sauver

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Pour mon géniteur, je suis envoûté. Et il décide d’aller consulter un sorcier ou un féticheur, appelez-le comme vous voulez. Le bougre décrète qu’un membre de la famille m’a ensorcelé en introduisant dans mon corps des esprits maléfiques qui me poussent à voler. Convaincu, mon père lui demande s’il peut me sauver.

Un rendez-vous est pris dans la brousse, loin des regards indiscrets. Pour chasser ce mauvais esprit, un plat spécial doit être préparé par ma mère à mon intention. Vous voulez connaître la recette ? Je préfère ne pas vous le dire pour ne pas vous dégoûter. Vous insistez ? C’est du rat (de ville) aux herbes spéciales. Oui, un rat de ville ! J’avais tout entendu.

Le jour J, nous voilà dans la brousse. Le sorcier s’est couvert de peaux de bêtes. Il monologue, tourne sur lui-même, me pointe du doigt. Enfin, il s’approche de moi, me tient par la tête et pose sa bouche sur mon front. Il appuie fort, comme un carnassier prêt à me dévorer. Puis il arrête son cirque et crache sur le sol deux petites cornes de je ne sais quel animal, prétendument sorties de ma tête. Je ne suis pas dupe, mais je ne veux pas contrarier mon père au risque de recevoir une fessée. Et pour être délivré de l’esprit du vol, j’ai mangé avec appétit mon rat-de-ville-aux-herbes-spéciales. Je n’en suis pas mort.

Une chose est indéniable : la croyance en la sorcellerie cause beaucoup de tort à l’Afrique

Qu’est-ce que je pense de la sorcellerie ? Je n’y crois pas. Mais je ne peux pas empêcher mes semblables d’être irrationnels. Une chose est indéniable : la croyance en la sorcellerie, en des pratiques occultes, cause beaucoup de tort à l’Afrique. Elle stérilise les esprits, annihile les efforts, divise les familles. Je caresse néanmoins un rêve secret : devenir sorcier juste pour voir si la sorcellerie existe. Mais il y a un hic : comment en sortir après ?

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