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Cet article est issu du dossier «Résponsabilité sociale des entreprises : panorama des pratiques et des défis en Afrique»

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Économie

Le travail des mineurs est un défi majeur pour les multinationales en Afrique

Selon l'Unicef, près de 40 000 enfants travaillaient dans les mines du Katanga, en RD Congo, en 2014.

Selon l'Unicef, près de 40 000 enfants travaillaient dans les mines du Katanga, en RD Congo, en 2014. © Gwenn Dubourthoumieu

En Afrique, de nombreux enfants sont exploités indirectement pour le compte de multinationales. Si certaines agissent, d’autres renvoient la faute sur leurs sous-traitants.

Pour eux, rien n’y fait. Ni les nombreuses révélations et pressions des ONG ni les (timides) engagements pris par les multinationales ces dernières années. Au sud du Sahara, 59 millions d’enfants âgés de 5 à 17 ans – soit un sur cinq – travaillent, notamment dans les plantations et les mines du continent. Selon l’Unicef, près de 40 000 d’entre eux étaient ainsi exploités en 2014 au Katanga, en RD Congo.

La quasi-totalité des enfants est employée par le secteur informel. Pas assez protégés par les pouvoirs publics, ils sont privés d’école et effectuent souvent des tâches dangereuses impliquant le port de lourdes charges, l’usage d’objets tranchants ou la manipulation de substances chimiques.

Interpellées, certaines multinationales réagissent mollement. Elles ne se sentent pas concernées et se réfugient derrière les ramifications, parfois complexes, de leur chaîne d’approvisionnement, qui peut compter jusqu’à sept maillons (producteurs indépendants, communautés, coopératives, fournisseurs…).

Plusieurs grands groupes touchés par des scandales

À l’image du groupe italien de chocolat Ferrero, connu pour sa pâte à tartiner Nutella et ses œufs Kinder, avouant « communiquer très peu sur le sujet » et nous renvoyant cordialement vers son agence de communication Havas Worldwide Paris et vers le Syndicat du chocolat…

Rares pourtant sont les entreprises à l’abri des scandales. Lafarge-Holcim a été accusé en mars par le quotidien français Le Monde de produire du ciment à base de minerai extrait par des enfants en Ouganda. Dans la réponse écrite qui nous est parvenue, le groupe indique qu’« une enquête approfondie a été menée par des auditeurs indépendants et qualifiés qui n’ont trouvé aucune preuve matérielle que Hima [sa filiale ougandaise] ou ses fournisseurs utilisent ou sont au courant de l’utilisation du travail d’enfants au sein de la chaîne d’approvisionnement ».

Lafarge-Holcim, qui assure « avoir adopté des politiques strictes en conformité avec les principes des Nations unies et avoir mis en place un code de conduite des fournisseurs », admet toutefois devoir « revoir et améliorer continuellement son processus de contrôle ».

Mais, au-delà des déclarations d’intention, les grands groupes s’impliquent-ils sur le terrain pour éradiquer le fléau ? « Il y a eu une nette prise de conscience dans les entreprises ces dernières années et des avancées au niveau légal.

Mais les contrôles tout au long de la chaîne demeurent largement insuffisants », pointe Emmanuel Umpula, directeur exécutif d’Afrewatch, l’Observatoire africain des ressources naturelles. Cette ONG a publié en janvier avec Amnesty International un rapport accusant seize grands groupes – dont Apple, Samsung, Microsoft et Sony – de ne pas procéder aux vérifications de base pour s’assurer que la fabrication de leurs produits n’intégrait pas de cobalt extrait par des enfants en RD Congo.

Stupéfaction et mauvaise foi

« Les entreprises incriminées, qui prétendaient toutes appliquer la tolérance zéro, ont manifesté de la surprise et une certaine méconnaissance de leur chaîne d’approvisionnement, témoigne Sabine Gagnier, chargée de plaidoyer sur la responsabilité des entreprises et les droits humains chez Amnesty. Beaucoup ont nié se fournir en RD Congo, qui représente pourtant 50 % de la production mondiale de cobalt, tout en affirmant par ailleurs ne pas parvenir à identifier précisément leur source d’approvisionnement. » Toujours en raison du grand nombre d’intermédiaires.

Ces quinze dernières années, les entreprises ont intégré les nombreuses recommandations et réglementations internationales – conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT, lire encadré ci-dessous), pacte des Nations unies, guide de l’OCDE… – qui leur enjoignent d’obéir à certaines règles, même en l’absence de législation dans les pays où elles interviennent, et de s’enquérir de l’origine de leurs matières premières. Mais les pratiques évoluent lentement.

Le travail des enfants ne fait pas partie de nos valeurs , affirme Kaïs Marzouki, directeur général de Nestlé Afrique de l’Ouest et Afrique centrale

En 2001, les industriels du chocolat s’étaient engagés à travers le protocole Harkin-Engel à éliminer les « pires formes de travail des enfants » dans les plantations de cacao à partir de 2005. L’échéance a finalement été reportée à 2020.

Comme les autres majors du chocolat que sont les américains Mars et Hershey’s, le groupe helvète Nestlé a été visé en octobre 2015 par une plainte collective déposée devant la Cour fédérale californienne par trois plaignants maliens affirmant avoir été exploités et maltraités dans les plantations ivoiriennes de cacao alors qu’ils avaient entre 12 ans et 14 ans durant les années 1990. Selon eux, les sociétés ont aidé et encouragé l’exploitation des enfants en donnant de l’argent et des équipements aux agriculteurs ivoiriens.

« Le travail des enfants ne fait pas partie de nos valeurs », répond d’emblée Kaïs Marzouki, directeur général de Nestlé Afrique de l’Ouest et Afrique centrale. Le groupe suisse a établi un code de conduite avec ses fournisseurs, comme l’américain Cargill ou le singapourien Olam, qui s’approvisionnent auprès des coopératives et des communautés.

« Nous leur faisons signer un contrat leur demandant de s’engager à respecter les droits de l’homme et l’environnement. » Mais « les codes de conduite ne sont pas contraignants, et les audits restent limités car ils s’appuient généralement sur un échantillon de sous-traitants », regrette Sophie de Coninck, spécialiste des principes et droits fondamentaux au travail pour l’OIT à Abidjan.

Entre 330 000 et 1 million d’enfants travaillaient en 2014 dans les plantations ivoiriennes. Pour compléter le travail effectué avec ses fournisseurs, Nestlé agit aussi en Côte d’Ivoire et au Ghana (qui représentent à eux deux plus de la moitié de la production mondiale) avec l’Initiative internationale pour le cacao (ICI), fondation née en 2002 pour mettre en œuvre le protocole Harkin-Engel, qui compte également comme partenaires tous les grands du secteur, notamment Mars, Mondelez (ex-Kraft Foods) et Ferrero.

En lien avec l’ICI, Nestlé dispose de 687 agents de liaison (rémunérés) dans les communautés et les coopératives. « Leur rôle est d’identifier les situations à risques et de sensibiliser les populations », explique Kaïs Marzouki. L’ICI travaille avec les différents acteurs de la chaîne, effectue des visites inopinées au moins trois fois par an et collecte des données en permanence. En 2015, Nestlé a pris des mesures pour protéger 3 200 enfants, et 44 000 producteurs ont été sensibilisés.

« On préfère avoir cette vision positive. On ne peut pas garantir que le travail des enfants a été supprimé sur toute la chaîne, d’ailleurs aucune entreprise ne peut détenir la solution toute seule », reconnaît-il. À travers ces enquêtes, Nestlé a identifié l’année dernière 5 135 enfants (20 % de ceux qu’il a entendus) effectuant un travail dangereux.

Au-delà du secteur privé, la lutte contre l’exploitation des mineurs appelle aussi une implication accrue des pouvoirs publics africains. Notamment en améliorant la scolarisation des plus jeunes, sans doute le meilleur rempart contre ces pratiques. Mais, là aussi, beaucoup reste à faire. En Côte d’Ivoire, 46 % de la population n’est jamais allée à l’école.


 

Ce que dit le droit international

Édictée par l’Organisation internationale du travail, la réglementation sur le travail des enfants a été ratifiée par 168 États, dont le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, la RD Congo, le Maroc et le Sénégal. Elle fixe à 15 ans l’âge minimum pour travailler (convention n° 138) et à 18 ans celui requis pour les travaux les plus pénibles et dangereux (convention n° 182).

Comme beaucoup d’enfants aident leurs parents sur le continent, ceux de 13 ans à 15 ans peuvent être autorisés à exécuter des travaux légers, s’ils ne portent préjudice ni à leur santé, ni à leur sécurité, ni à leur scolarité. Les pays dont l’économie et les institutions scolaires ne sont pas assez développées peuvent fixer l’âge minimal initial à 14 ans. C’est le cas du Cameroun, du Burkina Faso et de la Côte d’Ivoire. Au Maroc et au Sénégal, il est de 15 ans.

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