Politique

Tunisie : à la recherche de l’oiseau rare

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Samy Ghorbal est ancien journaliste de Jeune Afrique, spécialiste de la Tunisie.

Le président tunisien Beji Caid Essebsi. © Pablo Martinez Monsivais / AP / SIPA

En s'invitant à la télévision, au soir du 2 juin, pour appeler à la formation d'un gouvernement d'union nationale élargi aux représentants de la puissante centrale syndicale, l'UGTT, et à ceux de la fédération des patrons, l'Utica, le président, Béji Caïd Essebsi (BCE), a rebattu les cartes du jeu politique tunisien.

Le diagnostic assez sombre qu’il a formulé ne souffre aucune discussion. Le pays est presque à l’arrêt. Les principaux moteurs de l’économie (investissements, tourisme, pétrole et mines) sont grippés. L’État est mal en point. Ses finances sont dans le rouge, et sa capacité à exécuter les projets n’a jamais été aussi faible, car l’Administration ne répond plus. Minée par les conflits sociaux dans l’éducation, la santé, les hydrocarbures et les mines, son autorité est contestée partout.

La production de phosphates, première source de devises du pays, est retombée à son niveau de 1928. Si les choses continuent à ce rythme, la Tunisie court à la catastrophe, a indiqué en substance le président, qui s’est bien gardé, cependant, d’évoquer la crise qui frappe le parti qu’il a créé, Nidaa Tounes, qui est pourtant l’un des paramètres de cette équation mortifère.

Que penser de la solution qu’il préconise, le « gouvernement d’union nationale », et quelle incidence peut-elle avoir sur la situation de l’actuel chef du gouvernement, Habib Essid ? BCE, aux termes de la Constitution, n’a pas formellement le pouvoir de limoger le Premier ministre. Pour se débarrasser de lui, il faut donc le pousser à la démission. Beaucoup ont prêté ce dessein au président tunisien.

En dépit de qualités que chacun lui reconnaît – intégrité, travail, loyauté et sens de l’État -, Habib Essid n’est pas l’homme de la situation. Il n’a pas de vision et donne le sentiment de naviguer à vue. Dénué de charisme, il manque d’autorité. Allergique à la communication moderne, il s’est mis à dos les médias ; il est tenu en piètre estime par les décideurs du monde économique, qui voient en lui un simple bureaucrate. Quant à la classe politique, elle n’a jamais fait aucun cadeau à cet indépendant arrivé à la primature par le fait du prince.

Ennahdha voudrait davantage de portefeuilles dans le gouvernement à venir, et non un misérable strapontin, comme actuellement

Mais ce qui lui a sans doute le plus porté préjudice, c’est sa proximité avec Ridha Belhaj, ex-directeur de cabinet du président, tombé brutalement en disgrâce en février dernier.

Essid, qui n’avait pas été informé à l’avance de la teneur de l’allocution de BCE – ce qui donne une idée de la qualité du « dialogue » entre les deux têtes de l’exécutif -, est sur un siège éjectable. Ennahdha a annoncé son soutien à l’initiative présidentielle au nom du « consensus ». Lotfi Zitoun, porte-parole officieux de Rached Ghannouchi, s’est prononcé pour le remplacement du Premier ministre. Les islamistes, qui le soutenaient jusque-là, ne souhaitent pas apparaître comme responsables de l’échec de l’initiative présidentielle.

Mais ils feront monter les enchères : ils veulent davantage de portefeuilles dans le gouvernement à venir, et non un misérable strapontin, comme actuellement. Si on les leur accorde, ils apparaîtront alors comme les grands gagnants d’une séquence qu’ils n’ont pas lancée !

Le 7 juin, le comité politique de Nidaa Tounes, qui s’est réuni en présence de six ministres (!), a officialisé le lâchage d’Essid. Les tractations vont commencer. Mais il ne faudrait pas qu’elles s’éternisent. La solution préconisée par BCE est-elle la plus appropriée ? Ne risque-t-elle pas au contraire d’être synonyme d’indécision et d’immobilisme, tant les vues des uns et des autres semblent antagonistes ? Il existe comme un hiatus entre le diagnostic formulé par le président et la solution qu’il prône.

La coalition actuelle dispose déjà d’une majorité des deux tiers à l’Assemblée, ce qui est amplement suffisant en termes de soutien politique. Ce dont la Tunisie a le plus besoin, c’est d’efficacité et de leadership. L’urgence, aujourd’hui, consiste à trouver la personne idoine, capable d’apporter des idées nouvelles, d’agir sans faiblir, de convaincre et de ramener la confiance.

Cet homme providentiel, s’il existe, se situe en dehors des partis existants et de l’Administration, qui manquent cruellement de compétences. Aura-t-on le courage d’aller le chercher et de lui confier les clés de la maison en le laissant choisir son équipe ? C’est seulement à cette condition qu’un remaniement aurait vraiment du sens.

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