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Cet article est issu du dossier «Un vent de changement dans l'énergie en Afrique»

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Energie

Valérie Levkov (EDF) : « Notre stratégie pour 2030 passe par l’Afrique »

Diplômée de l’école Télécom Bretagne (en ingénierie télécoms et management), Valérie Levkov a commencé sa carrière chez l’électricien français en 1987 dans la recherche et développement. Après avoir travaillé à la direction des achats, à la direction financière et à la communication interne, elle est devenue en 2009 responsable du développement des nouveaux projets nucléaires à l’international. Depuis juillet 2015, elle est à la tête de la direction Afrique et Moyen- Orient. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Depuis son changement de direction fin 2014, EDF a fait de son développement international une priorité. L'électricien français va-t-il se déployer au sud du Sahara, où il est presque totalement absent ? Premiers éléments de réponse.

«Peu lisible.» C’est par cette formule que nombre d’observateurs qualifiaient la stratégie d’EDF en Afrique sous l’ère Henri Proglio (PDG de 2009 à 2014). En 2011, le géant mondial de l’électricité annonçait son arrivée à Libreville via une prise de participation au côté de Veolia dans la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) ; il n’est jamais venu. On l’évoquait ensuite au Cameroun, face au fonds britannique Actis, pour reprendre l’électricien national Eneo ; mais le français est arrivé trop tard dans la course.

Le groupe refuse catégoriquement de communiquer son chiffre d’affaires en Afrique, qu’il admet «limité». Et pour cause : présent dans le nord et l’extrême sud du continent (Maroc, Égypte et Afrique du Sud), EDF est pour l’heure presque totalement absent d’Afrique subsaharienne, en dehors d’un contrat de service au Congo et de deux projets de production d’énergie : le barrage de Nachtigal, au Cameroun (420 MW, près de 1 milliard d’euros), et la centrale biomasse de Biokala, en Côte d’Ivoire (50 MW, 100millions d’euros).

Un boulevard s’ouvre pourtant au sud du Sahara pour EDF, qui maîtrise tant la production et les réseaux que la facturation ou le développement de projets. Si les liquidités affluent sur le continent pour financer un secteur de l’énergie dynamique et potentiellement très rentable, les compétences industrielles manquent souvent.

Jean-Bernard Lévy, PDG depuis novembre 2014, a fait du développement international un axe central de sa stratégie Cap 2030: adoptera-t-il une ligne claire et offensive en Afrique ? Le «mur d’investissement» qui attend EDF (le programme de rénovation des centrales nucléaires françaises, la construction du réacteur EPR de Flamanville, le rachat partiel d’Areva…) présage plutôt le contraire. Nommée à la tête de l’unité Afrique et Moyen-Orient il y a bientôt un an, Valérie Levkov a répondu avec prudence aux questions de J.A.

Jeune Afrique : Quelle est la stratégie d’EDF en Afrique ?

Valérie Levkov : Avec la transition énergétique, le développement international est l’un des piliers de notre stratégie Cap2030. L’Afrique est un continent d’avenir pour le secteur de l’électricité. Elle enregistre une croissance des besoins de 4% à 8% chaque année, et la transition énergétique y a été largement actée lors du sommet de Paris sur le climat [COP21, décembre2015]. C’est donc le «continent Cap2030» par excellence.

Nous cherchons à nous adapter aux besoins de nos pays cibles

À défaut de pouvoir nous donner un chiffre d’affaires, quel est votre objectif pour 2030 ?

Il n’y a pas d’objectif chiffré sur le continent. Cela dépendra de l’issue des appels d’offres auxquels nous candidaterons. Le comité exécutif a donné son feu vert pour que nous développions l’ensemble de nos métiers dans nos pays cibles et que nous y devenions un acteur de référence.

Unités de production, acquisitions de sociétés, contrats de services : par quels moyens comptez-vous principalement vous développer ?

En tant qu’entreprise intégrée, présente sur toute la chaîne de valeur, nous ne cherchons pas à nous cantonner à un secteur, mais à nous adapter aux besoins de nos pays cibles. Lesquels sont globalement ceux où nous avons déjà des activités et des projets : le Maroc, l’Égypte, l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Congo, le Ghana et le Sénégal. Notre développement dans ces pays pourra passer par la production, les services d’efficacité énergétique, le transport et la distribution, ou encore l’accès à l’énergie hors réseau.

Vous possédez deux sociétés de construction de mini-réseaux [des services décentralisés permettant à des zones reculées d’accéder à l’énergie], KES en Afrique du Sud et ERA au Sénégal. Ces structures sont-elles rentables ?

En Afrique du Sud, notre société KES, créée en 2002, va payer ses premiers dividendes à ses actionnaires cette année. Nous sommes en mesure de fournir aux consommateurs des moyens modernes, et de faire vivre les sociétés de services. Au Sénégal, la perspective est la même pour ERA. Par ailleurs, nous avons signé en mars un accord avec une start-up américaine, Off Grid Electric, qui travaille sur ces sujets. Nous voulons développer de manière industrielle cette activité, qui sera un passage obligé pour parvenir à raccorder 600millions de personnes. Cet accord est le début d’une grande histoire.

Envisagez-vous d’investir dans des start-up africaines, qui sont nombreuses à innover dans ce domaine ?

C’est une possibilité.

Les énergies renouvelables, et en particulier le solaire, souffrent-elles toujours d’un manque de compétitivité ? ou faut-il chercher ailleurs les freins à leur essor ?

Le solaire se développe en Afrique, c’est un fait : les appels d’offres et les annonces se multiplient. Certes, la taille est importante pour la compétitivité des projets. C’est le cas par exemple à Dubaï, où un appel d’offres à 800MW a été lancé, ou plus récemment en Zambie, où EDF peut se positionner. Ce qui fait obstacle aux énergies renouvelables, ce sont plutôt les problèmes de régulation et de gouvernance. Ainsi, en Côte d’Ivoire, la biomasse pose des questions nouvelles car cette énergie n’existe pas encore : quelle réglementation adopter ? Comment gérer le réseau ou fixer les prix d’achat ?

EDF exclut-il d’investir dans les centrales à charbon ?

C’est ce que notre PDG, Jean-Bernard Lévy, a déclaré lors de la dernière assemblée générale. L’Afrique ne fait pas exception. En revanche, les projets de centrales à gaz peuvent être étudiés. Des projets de gas to power [complexe gazier comprenant un terminal, des gazoducs et une centrale électrique] sont notamment en cours au Maroc et en Afrique du Sud. Ce type d’installation requiert de grandes compétences en ingénierie, et nous les avons : nous ambitionnons de construire une structure similaire au Chili.

Toutes énergies confondues, les États africains réclament des transferts de technologie. Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans vos projets ?

C’est très simple. À Nachtigal, par exemple, EDF apporte la compétence industrielle mais, en ce qui concerne le personnel, nous allons recruter et former massivement sur place. Cela signifie transmettre les guides de maintenance, les processus d’exploitation, la gestion de crise. Pour Biokala, il est envisagé de faire venir les futurs exploitants ivoiriens en France deux ans avant le démarrage. Tout cela s’inscrit dans une longue tradition : EDF forme depuis des décennies de nombreux talents d’Afrique.

L’Afrique du Sud a signé des mémorandums avec plusieurs pays pour développer six réacteurs nucléaires, d’abord avec la France, puis avec la Russie. Avez-vous encore l’espoir qu’EDF remporte ce projet ?

Ce dossier est directement suivi, au niveau du groupe, par la division chargée des projets «nouveau nucléaire». EDF est ouvert aux échanges avec les parties prenantes, dans le respect du programme nucléaire piloté par l’Afrique du Sud. Nous nous tenons prêts.

Le Ghana a lancé la mise en concession de sa société nationale de distribution d’électricité [ECG], pour laquelle EDF et Veolia ont candidaté ensemble. Pourquoi ?

Nous pensons que nous avons une bonne complémentarité, et donc de bonnes chances de gagner ensemble. Parmi les critères de l’appel d’offres, il faut être exploitant d’un réseau en Afrique depuis un certain temps [Veolia exploite la SEEG depuis 1997 au Gabon], et être également présent en dehors du continent. Nous avons donc là une belle équipe de France.

Un premier projet de partenariat avait pourtant échoué en 2011, quand EDF devait prendre 25% dans la SEEG. Ce contrat se termine bientôt. Faut-il attendre là aussi une candidature commune ?

Ce n’est pas exclu. Nous sommes pragmatiques et ouverts.

 


 

La nouvelle vie d’Edouard Dahomé

À peine Valérie Levkov avait-elle pris la direction Afrique et Moyen-Orient d’EDF qu’Edouard Dahomé ex- « Monsieur Afrique » de l’électricien français, quittait le groupe dans lequel il travaillait depuis trente-cinq ans. Avec son ancien adjoint chargé de l’accès à l’énergie, le franco béninois Jean-Claude Houssou, le polytechnicien a créé DRH Energie, un cabinet spécialisé dans le conseil et le développement de projets énergétiques sur le continent. L’aventure a été mise entre parenthèses début avril, quand Jean-Claude Houssou a été nommé ministre de l’Energie… et qu’Édouard Dahomey est devenu son conseiller.

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