Société

Nikos Odubitan, un Gréco-Nigérian au service de la deuxième génération

Ce Gréco-Nigérian a longtemps vécu sans existence officielle : il aide désormais les jeunes dans le même cas.

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Par - à Athènes
Mis à jour le 15 juin 2016 à 16:25

Nikos Odubitan. © Diane Grimonet/J.A.

«À 17 ans, je me suis rendu compte que je n’avais pas de nationalité. Avant, j’étais ignorant et très naïf sur ma réalité. » L’homme qui se livre ainsi s’appelle Nikos Odubitan et a toujours vécu à Athènes, où il est né de parents nigérians. Aujourd’hui, à 35 ans, il est assis derrière un bureau au troisième étage d’un immeuble des années 1960, en plein cœur d’un quartier cosmopolite de la capitale grecque, à deux pas du marché central. Sur la porte du local, le nom de l’association qu’il a fondée. Éloquent : Generation 2.0, pour « cette deuxième génération née en Grèce, mais qui n’est pas grecque ».

Nikos Odubitan en sait quelque chose. Sa prise de conscience à 17 ans ? « C’est l’âge auquel les jeunes Grecs reçoivent une lettre les convoquant pour le service militaire. Je l’attendais, comme tout le monde. Je ne l’ai jamais reçue… » Depuis sa naissance, il vivait dans un vide juridique appelé apatridie. Sans nationalité ni citoyenneté, privé de droits.

En Grèce, la loi est stricte : le droit du sang prédomine

Ils seraient entre 145 000 et 200 000 dans ce cas en Grèce. « Jusqu’à 20 ans, je ne pouvais ni travailler, ni voyager, ni étudier, ni obtenir mon master. Je ne pouvais pas contribuer au développement productif de mon pays », explique-t-il.

Combattre un vide juridique normalisé

Il lui aura fallu une bonne dose de courage et de persévérance pour sortir de ce néant. En Grèce, la loi est stricte : le droit du sang prédomine. Pour être grec, il faut donc être de parents grecs ou avoir vécu de nombreuses années dans le pays, sans interruption. « Je ne pouvais pas le prouver. Le seul papier dont je disposais était un certificat de naissance. »

Or, même pour entamer une procédure de naturalisation, il faut… des papiers. Notamment ceux du pays dont les parents sont originaires. Ce n’est là qu’une des inepties inhérentes au système. « Pour obtenir la nationalité du Nigeria, il me fallait aller à l’ambassade la plus proche, en Italie. Mais pour sortir du territoire grec, il faut des papiers d’identité et un permis de résidence. De même pour y revenir… », se souvient-il. Après plusieurs années, il s’extirpe tant bien que mal de cet imbroglio et acquiert la nationalité nigériane, puis la grecque.

Son parcours du combattant est devenu le moteur d’un combat collectif. En 2006, il fonde Generation 2.0 et tente de faire modifier la loi. « Les jeunes Grecs et les jeunes d’origine étrangère nés ou implantés en Grèce vivent ensemble, partagent du temps, travaillent ensemble… », explique-t-il. Parallèlement, il enchaîne les masters : d’abord en ingénierie médicale, puis en études européennes et en histoire.

Il devient le père d’un garçon, âgé de 5 ans aujourd’hui. Lui ne connaîtra heureusement pas les mêmes vicissitudes que son géniteur : né d’une mère grecque, il acquiert automatiquement la nationalité hellénique.

Mais la question continue de turlupiner l’Afro-Grec. Avec l’arrivée du social-démocrate Georges Papandréou à la tête du gouvernement, en octobre 2009, une nouvelle loi concernant la naturalisation est préparée. Ce pays, qui présente l’un des taux de naturalisation les plus faibles d’Europe, entend alors faciliter l’obtention de la nationalité à la naissance ou après six années de scolarité, moyennant la résidence légale des parents durant cinq ans dans le pays.

Une nouvelle loi assouplit le processus de naturalisation… sans la rendre automatique

Mais, fin 2012, le Conseil d’État annule le texte, estimant que le « lien essentiel avec la nation [ethnos] grecque » ne se compte pas en années de résidence ni d’éducation. En 2014, lorsque les Syriens manifestent dans Athènes pour obtenir des droits, Nikos Odubitan est à leurs côtés. Quand, en 2015, Alexis Tsipras et Syriza remportent les élections, beaucoup espèrent que la naturalisation sera enfin facilitée. Nikos Odubitan est de ceux-là. Le 12 juillet 2015, une nouvelle loi est votée qui en assouplit le processus… sans la rendre automatique.

Est-ce une bonne loi ? Dans le local de l’association, qui ne désemplit pas, Odubitan soupire : « Il faudrait déjà qu’elle soit appliquée pour en juger. » Le décret d’application n’est toujours pas signé. Lui ne lâche rien.

« Si je pense au nombre d’heures que j’ai passées à faire la queue, à ce que je n’ai pas pu faire parce que mes papiers étaient provisoires, je deviens fou », souligne-t-il. « Obstiné », « passionné par ce qu’il fait »… autant de qualificatifs qui reviennent dans la bouche de ceux qui le côtoient. Theodora Vangi en fait partie. Elle est devenue responsable de la communication de cette organisation, rencontrée pour son mémoire de master.

« Cette association refuse que les enfants nés ici soient considérés comme des immigrants. Il est temps pour la Grèce d’entrer dans la société multiculturelle », dit-elle. Et à ses yeux, Nikos Odubitan porte « très bien cette revendication ».

« Je suis né avec deux cultures et j’en suis fier », affirme le fondateur de Generation 2.0, qui maîtrise parfaitement le yorouba. Dans la rue, il lance à des connaissances un « ela, re ! », « salut bonhomme ! » typiquement grec et très populaire. Il se dirige vers son scooter et enfile son casque. Chose étonnante et rare dans le pays : il en porte un. Comme pour dire son respect permanent de la loi, lui qui a vécu au quotidien l’enfer de sa propre inexistence.