Politique

Partis politiques au Sénégal : plus on est de fous, plus on rit

Difficile de s’y retrouver dans un pays où 267 formations politiques sont officiellement recensées. Sans doute la « modernisation des partis », adoptée par référendum, permettra-t-elle de faire le ménage.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 17 juin 2016 à 09:17

Le président sénégalais Macky Sall aimerait inviter des chefs d’Etat non francophnes afin d’élargir l’audience du Forum de Dakar. © Abraham Caro Marin/AP/SIPA

On les surnomme les « partis télécentres », du nom des cabines téléphoniques qui précédaient, au Sénégal, l’avènement du portable. « Le nombre total de leurs adhérents est tellement dérisoire qu’ils pourraient tenir dans le box étroit d’un télécentre », s’amuse Madiambal Diagne, directeur du Quotidien. Avec le thieboudiène et la lutte avec frappe, la création compulsive de nouveaux partis figure au hit-parade des spécialités nationales depuis l’instauration du multipartisme intégral par Abdou Diouf, en 1981. En 1996, ils n’étaient que 26. Au dernier recensement officiel, on en dénombrait 267.

Dans un pays où le corps électoral plafonne à 5,3 millions d’inscrits, cette profusion fait désordre. Entérinée lors du référendum constitutionnel du 20 mars, la « modernisation de la vie des partis politiques » est censée ouvrir la voie à une réforme. « Le dialogue national qui s’est ouvert le 28 mai avec l’opposition et la société civile doit notamment permettre de définir, dans la concertation, les modalités de rationalisation du nombre de partis », résume Seydou Guèye, le porte-parole du gouvernement.

Une profusion bouleversante

Ces douze derniers mois, le phénomène s’est encore accentué. Deux anciens Premiers ministres ont ainsi créé leur propre parti, s’estimant promis à un destin national : Souleymane Ndéné Ndiaye, démissionnaire du Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition), et Abdoul Mbaye, un ancien banquier qui avait été le premier chef du gouvernement de Macky Sall. Deux quadras réformateurs exclus de leurs partis respectifs ont fait de même : Malick Gakou, issu de l’Alliance des forces de progrès (AFP, coalition présidentielle), et Modou Diagne Fada, militant de longue date du PDS tombé en disgrâce.

En mai, c’est un ancien élu dakarois venu de Rewmi, le parti d’opposition d’Idrissa Seck, qui lançait son mouvement, Pass-Pass. Avec l’ambition revendiquée de faire réélire Macky Sall en 2019, sans se soucier des soupçons de transhumance.

« L’immense majorité des partis sénégalais n’a ni base politique ni différenciation idéologique, analyse le constitutionnaliste Babacar Guèye. Leur création répond avant tout à l’agenda personnel de leur leader en vue d’aller négocier son ralliement au camp au pouvoir ou à l’opposition, au gré du contexte. » « Au Sénégal, la politique est devenue un ascenseur social, confirme le politologue Babacar Justin Ndiaye.

Les électeurs perçoivent la dimension opportuniste de ce phénomène qui ne fait que renforcer leur défiance à l’égard de la classe politique, estime Madiambal Diagne.

Le but de ces micropartis, dont certains n’existent que sur le papier, est d’occuper l’espace médiatique avant de rejoindre une coalition, puis de passer au guichet pour en récolter les fruits. » Une tendance régulièrement alimentée par les partis au pouvoir, quels qu’ils soient, afin de provoquer des scissions chez leurs opposants.

L’ancien ministre d’Abdoulaye Wade, Ousmane Ngom, vient ainsi de créer son propre mouvement pour officialiser son ralliement à Macky Sall. « Les électeurs perçoivent la dimension opportuniste de ce phénomène qui ne fait que renforcer leur défiance à l’égard de la classe politique », estime Madiambal Diagne.

En 2015, Magaye Gaye, issu de la société civile, décidait de créer son parti, La Troisième Voie, pour incarner une alternative inédite entre la mouvance socialiste et le courant libéral. S’il n’a toujours pas obtenu le récépissé du ministère de l’Intérieur officialisant sa création, il revendique plus de 5 000 adhérents. Adepte de la visibilité médiatique pour se faire entendre, il entend présenter des candidats aux législatives de 2017, tout en se défendant de « venir pour manger ».

Lui-même reconnaît toutefois « la nécessité de parvenir à un filtrage des partis politiques fondé sur leur représentativité lors des scrutins ». Actuellement, l’enregistrement d’un parti ne coûte que 2 000 F CFA (3 euros) en timbres fiscaux. Et la réforme constitutionnelle prévoit la possibilité pour les candidats indépendants de se présenter aux élections, ce qui comporte le risque d’aggraver la cacophonie ambiante.

« Si l’on appliquait réellement les dispositions de la loi de 1981, beaucoup de ces partis disparaîtraient purement et simplement », analyse Babacar Guèye. Et de rappeler l’obligation théorique de présenter annuellement les comptes du mouvement, celle de tenir un congrès régulièrement ou de posséder un siège autonome. « Lors des élections locales de 2014, on a dénombré 2 700 listes à l’échelle nationale », déplore Seydou Guèye, le porte-parole du gouvernement. Un scrutin pléthorique qui s’est traduit par des coûts d’organisation faramineux.

Vers un filtrage plus rigoureux

Au Sénégal, seule l’élection présidentielle fait actuellement l’objet de garde-fous. Pour pouvoir se présenter, un candidat doit se prévaloir de 10 000 parrainages d’électeurs émanant de six régions du pays, à raison de 500 signatures au moins pour chaque région. Il doit en outre verser une caution importante : 65 millions de F CFA – elle n’était que de 27 millions en 2000. Un dispositif qui n’aura pas dissuadé les ambitions illusoires. Sur les quatorze candidats en lice pour le premier tour, en 2012, neuf ont recueilli chacun moins de 2 % des suffrages.

Le relèvement substantiel du coût de création d’un nouveau parti, l’obligation d’un certain niveau de parrainages pour pouvoir concourir à une élection, le remboursement des frais électoraux à partir d’un certain seuil de représentativité… pouraient être des solutions

Pour les élections législatives et locales, en revanche, aucun mode de filtrage n’est encore en vigueur. Tout parti politique officiellement homologué est susceptible de se présenter. « L’ambition du gouvernement est de mettre en place, à terme, un financement des partis par l’État, assure Seydou Guèye. Mais, avec un paysage politique aussi dense, l’objectif est pour l’instant impossible à atteindre. »

Aussi, d’un bord à l’autre de l’échiquier, la réflexion est-elle engagée dans le but qu’une diète opportune succède à ce qu’un politologue qualifiait, dès 1996, de « boulimie électoraliste ». Entre autres pistes évoquées, le relèvement substantiel du coût de création d’un nouveau parti, l’obligation d’un certain niveau de parrainages pour pouvoir concourir à une élection, ou encore le remboursement des frais électoraux à partir d’un certain seuil de représentativité.

« Tout le monde sait qu’il n’y a pas 267 façons de développer le Sénégal, ironise Babacar Justin Ndiaye, partisan d’une rationalisation tenant compte du sacro-saint principe du droit d’association. Mais Macky Sall n’est pas forcément le mieux placé pour engager cette réforme », ajoute le politologue. Le président sénégalais aura en effet réussi l’exploit d’accéder à la magistrature suprême trois ans seulement après avoir créé son propre parti. Ex nihilo. Le précédent a, depuis, aiguisé les ambitions.


UN TRAVERS TRÈS RÉPANDU SUR LE CONTINENT

La prolifération des formations politiques n’est pas l’apanage du Sénégal. La démographie de la RD Congo n’est certes pas comparable (85 millions d’habitants, contre 13 millions pour le Sénégal), mais elle affiche tout de même 477 partis. Quant au Cameroun, il en recensait 298 fin 2014 quand l’Afrique du Sud en compte 525, d’envergure nationale ou régionale.

Longtemps abonnée aux partis uniques, l’Afrique souffre, selon un analyste politique ouest-africain, d’un « infantilisme politique » qui finira par se modérer de lui-même. « La création de partis lilliputiens, qui rend impossible toute lisibilité pour les électeurs, nuit à la classe politique », estime la même source.

Mais, au-delà du nombre de partis en valeur absolue, c’est la nature de leur contribution au débat politique, leur représentativité et leur financement qui posent question. Au Mali, l’État finance officiellement les partis répondant à certains critères. En 2015, 62 formations sur 174 ont demandé à bénéficier de l’aide publique ; 56 ont été déclarées éligibles.