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Cet article est issu du dossier «État des lieux de la finance africaine»

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Banque

Mohamed El Kettani : « Il faut permettre aux banques africaines de prêter sur le long terme »

Mohamed El Kettani est le président du groupe marocain Attijariwafa Bank. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Alors que le produit net bancaire de son groupe a pour la première fois enregistré un repli en 2015, le PDG d'Attijariwafa Bank défend ses choix stratégiques et dresse un état des lieux de la finance africaine.

Fraîchement diplômé de l’École nationale supérieure de techniques avancées (Paris), Mohamed El Kettani a intégré en 1984 le département des crédits d’investissement de la Banque commerciale du Maroc. En 2004, après en avoir gravi un à un les échelons, il s’impose comme l’une des chevilles ouvrières de sa fusion avec Wafabank. Attijariwafa Bank est née. Quelques années plus tard, en 2007, il en devient le président-directeur général. Depuis, il a mis en œuvre une stratégie d’expansion en Afrique qui permet à la première banque privée marocaine de compter aujourd’hui parmi les établissements bancaires les plus importants du continent. Entretien.

Jeune Afrique : Attijariwafa Bank a enregistré en 2015 – pour la première fois depuis sa naissance – un repli de son produit net bancaire (PNB). Faut-il s’en inquiéter ?

Mohamed El Kettani : Le PNB consolidé a effectivement accusé une légère baisse de 2 %, expliquée par des revenus non récurrents réalisés par nos activités de marchés de capitaux au cours de l’exercice 2014, marqué par une baisse importante des taux obligataires au Maroc. Les autres compartiments d’activité ont, néanmoins, connu des hausses satisfaisantes. Cela étant, la diversification de notre modèle économique en matière de métiers et d’implantation géographique nous permet d’afficher une forte résilience face aux aléas économiques et une rentabilité assez élevée.

L’encours de crédit de la banque est également en baisse. Comment relancer la machine ?

Le ralentissement de la croissance des crédits bancaires observé à partir de 2013 s’est confirmé en 2015, avec une progression inférieure à 2 %, dans un contexte de baisse des engagements consentis auprès du secteur énergétique, mais aussi de recul des grands projets immobiliers et d’infrastructures. Cela a été partiellement compensé par une hausse des crédits auprès des petites entreprises et des ménages, ce qui dénote une activité commerciale satisfaisante.

Afin de faire face à cette situation, plusieurs actions ont été entreprises par les banques marocaines et la banque centrale, entre autres la poursuite d’une politique monétaire accommodante confirmée par la baisse du taux directeur de 0,25 % à la suite du dernier conseil d’administration de Bank Al-Maghrib. Cette troisième baisse successive en dix-huit mois a pour objectif de stimuler la croissance des crédits à l’économie.

Que pensez-vous de la situation macroéconomique du royaume ? La croissance pourra-t-elle être au rendez-vous en 2016 ?

La période 2013-2015 a connu un ralentissement de la croissance économique non agricole dans un contexte international de forte incertitude. Tendance qui se confirme en 2016, avec une progression de la valeur ajoutée non agricole estimée à 3 %. Cependant, plusieurs aspects favorables sont à souligner, parmi lesquels la nette amélioration des fondamentaux macroéconomiques du royaume, la dynamique forte et continue de l’aéronautique, de l’automobile et de l’offshoring – produisant des effets positifs pour l’emploi et les exportations -, ou encore le comportement satisfaisant des investissements directs étrangers et des secteurs exportateurs traditionnels, dont celui des phosphates.

Cette discipline macroéconomique, combinée à la poursuite des réformes et des grands chantiers (énergie, infrastructures…), laisse présager des perspectives positives de croissance pour l’économie marocaine.

Les économies subsahariennes parviennent à maintenir des taux moyens de croissance significatifs, compte tenu des besoins intrinsèques encore très importants en matière de développement des infrastructures de base, de l’urbanisation et de la consommation intérieure

Qu’en est-il de la situation économique des pays subsahariens où Attijariwafa Bank est installée ?

Nous évoluons dans un contexte de forte volatilité et d’incertitudes. Au cours des six derniers mois, le FMI a dû à plusieurs reprises revoir à la baisse ses prévisions de croissance et celles concernant les échanges commerciaux mondiaux. Cela n’est pas sans conséquences pour les pays subsahariens qui ont subi un ralentissement de la demande mondiale.

Les économies à dominante pétrolière sont particulièrement exposées à la situation actuelle des cours de l’or noir, qui met sous tension leurs équilibres en matière de balance des paiements et de déficit budgétaire. Néanmoins, en dépit de ce contexte difficile, les économies subsahariennes parviennent à maintenir des taux moyens de croissance significatifs (autour de 5 %), compte tenu des besoins intrinsèques encore très importants en matière de développement des infrastructures de base, de l’urbanisation et de la consommation intérieure.

Les économies africaines expriment des besoins de financement à long terme. Les banques ont-elles les ressources suffisantes pour répondre à cette attente ?

Effectivement, les économies africaines ont des besoins considérables pour faire face au défi global des infrastructures, notamment dans les domaines de l’énergie et du transport. À titre d’exemple, plus de 800 milliards de dollars [environ 700 milliards d’euros] devront être investis dans la production, le transport et la distribution d’électricité dans les pays d’Afrique subsaharienne. Afin de contribuer à la mobilisation de ces ressources longues, notre secteur est engagé dans un effort de bancarisation.

Mais sa contribution serait encore plus importante si certaines contraintes réglementaires, limitant la capacité de transformation des ressources à vue en ressources longues, étaient levées. Cela permettrait sans doute de renforcer la capacité du secteur bancaire à effectuer des prêts à long terme. Par ailleurs, un approfondissement et une accélération des réformes du marché financier sont indispensables pour faciliter la mobilisation de l’épargne longue à travers divers canaux complémentaires tels que la bancassurance et la gestion d’actifs.

Ceux-ci exigent des dispositifs fiscaux ciblés et favorables à cette épargne, ainsi qu’une modernisation des instruments financiers à travers la mise en place de courbes de taux efficientes.

Que pensez-vous du niveau de capitalisation des banques en Afrique subsaharienne ?

Globalement, les banques africaines ont fourni des efforts significatifs de mise à niveau et de renforcement de leurs fonds propres, en raison des exigences réglementaires en vigueur et de la sophistication des risques. Pour rappel, le capital social minimum requis pour les établissements bancaires a été porté à 10 milliards de F CFA [15 millions d’euros] dans les zones UEMOA et Cemac, et les normes prudentielles sont en évolution constante dans un souci de renforcement de la solidité des secteurs bancaires.

Néanmoins, il est important que ces dispositifs prudentiels puissent également prendre en compte les besoins spécifiques de nos économies et le profil des établissements de crédit qui s’apparentent davantage, en Afrique subsaharienne, à des banques de détail qu’à des banques d’investissement.

Le marché boursier subsaharien nécessite des réformes structurelles visant la modernisation du fonctionnement du marché et la mise en œuvre de dispositifs incitatifs pour l’épargne populaire

Attijariwafa Bank envisage d’introduire sa filiale ivoirienne à la Bourse régionale des valeurs mobilières. Les bourses africaines jouent-elles leur rôle dans les économies ?

Nous nous sommes engagés, dans la convention signée en 2015 avec les autorités ivoiriennes, à céder 15 % du capital de la Société ivoirienne de banque en Bourse. Nous espérons ainsi contribuer à dynamiser la Bourse en tant que catalyseur de l’épargne populaire et levier de financement supplémentaire pour les entreprises.

Mais il faut reconnaître que le marché boursier en Afrique subsaharienne ne parvient pas encore à jouer un rôle actif dans la mobilisation de l’épargne et le financement de l’économie. Cela nécessite des réformes structurelles visant la modernisation du fonctionnement du marché et la mise en œuvre de dispositifs incitatifs pour l’épargne populaire.

Ne pensez-vous pas qu’il serait plus judicieux pour Attijariwafa Bank de consolider l’ensemble de ses filiales subsahariennes dans un holding coté, afin d’avoir une capacité d’endettement plus importante ?

Jusqu’à présent, le groupe Attijariwafa Bank n’a pas trouvé d’utilité ni d’intérêt à regrouper ses participations subsahariennes dans un véhicule coté et il parvient aisément, grâce à la qualité de ses fondamentaux financiers, à faire face à ses besoins de financement dans des conditions satisfaisantes.

Les filiales africaines ont porté leur contribution au résultat du groupe Attijariwafa Bank à 30 % en 2015. Peuvent-elles aller encore plus loin ?

D’année en année, nos filiales africaines augmentent leurs contributions à la performance du groupe. Et cette tendance est amenée à se poursuivre, compte tenu de la forte croissance organique de nos activités bancaires en Afrique subsaharienne, mais aussi grâce aux différentes initiatives stratégiques portant sur l’enrichissement continu de notre offre produits, le déploiement de nouveaux métiers en synergie (assurance, financements spécialisés, cash management …).

La contribution de nos activités en Afrique subsaharienne pourra également évoluer en fonction des nouvelles acquisitions et des implantations territoriales potentielles, au titre de la stratégie de croissance externe du groupe.

Le Nigeria, l’Éthiopie, le Ghana, le Kenya et l’Égypte sont les nouveaux marchés cibles d’Attijariwafa Bank. À quel stade en est le processus d’implantation dans ces pays ?

Après avoir clôturé la première phase de notre plan de développement, qui nous a permis de compléter notre présence dans l’ensemble des zones UEMOA et Cemac, nous abordons à présent la seconde étape, qui vise des implantations en Afrique anglophone. Notre ambition, en tant que banque panafricaine, est d’accompagner nos clients dans l’ensemble de ces régions et de leur apporter une forte valeur ajoutée.

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