Politique économique

Le Venezuela poursuit sa course folle à l’abîme

Une pharmacie, à Caracas, en juillet 2015. Les incessantes pénuries de produits de première nécessité ont provoqué une vertigineuse hausse des prix. © MERIDITH KOHUT/THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA

Conséquence de la politique ubuesque menée depuis 1999 par le régime « bolivarien » et de la chute des cours du pétrole, le pays est au bord de l'effondrement. Une procédure de destitution du président Maduro est en cours. Elle n'a, dans l'immédiat, guère de chances d'aboutir.

Le Venezuela s’éteint à petit feu. Ses usines s’arrêtent les unes après les autres ; ses fonctionnaires travaillent deux jours par semaine ; et ses écoles ferment le vendredi pour économiser l’électricité. Dans les rayons des magasins d’alimentation, farine, sucre et huile sont depuis longtemps introuvables. Le kilo de viande coûte 350 euros, et 32 % des Vénézuéliens mangent moins de deux fois par jour.

Ce pays qui dispose des gisements de pétrole les plus importants du monde en est réduit depuis le début de l’année à acheter du pétrole brut à son pire ennemi : les États-Unis. Un véritable effondrement est en cours.

Péril économique et social

La criminalité explose, la colère populaire aussi. Les manifestations demandant la destitution de Nicolás Maduro se multiplient, mais le président reste impavide dans la tourmente. Et l’opposition, pourtant majoritaire au Parlement depuis le mois de janvier, paraît impuissante. Au cours de la semaine du 16 mai, José Luis Zapatero, l’ancien chef du gouvernement espagnol, s’est rendu à Caracas avec une mission de l’Union des nations sud-américaines (Unasur) pour tenter d’amorcer « un grand dialogue national ». Il s’est fait poliment éconduire, les deux parties refusant obstinément de se parler.

Il va de soi que la chute du cours du pétrole de 110 dollars le baril en 2014 à 50 dollars aujourd’hui a joué un rôle dans cette débâcle économique, sociale et politique. Mais elle n’en est pas la seule cause. Ni même la principale. Le grand responsable, c’est le système économique aberrant mis en place depuis 1999 par Hugo Chávez.

Décédé en 2013, l’ex-homme fort du Venezuela s’est montré d’une folle générosité avec son peuple « bolivarien ». Ici, santé, éducation et logement sont gratuits. Et les produits de base sont massivement subventionnés, de même que l’essence – la moins chère du monde. Tout cela financé par les formidables et très opaques recettes de la compagnie nationale, la Petróleos de Venezuela SA (PDVSA), pendant les années 2000. Cette calamiteuse politique sociopétrolière a eu deux conséquences.

Quand un pays massivement importateur dépend à 98 % du pétrole pour ses réserves en devises, la chute des prix de celui-ci tourne vite au cataclysme.

1. Privée de moyens financiers et humains (12 000 salariés sur 30 000 ont été licenciés lors d’une grève en 2004), PDVSA a accumulé une dette de 114 milliards de dollars et n’a pu maintenir ni sa compétitivité ni sa production.

2. L’hypertrophie des activités liées aux hydrocarbures a littéralement cannibalisé l’économie et déstructuré l’appareil productif. C’est ce que les spécialistes appellent la « maladie hollandaise »… En 2004, le Venezuela produisait 75 % des produits alimentaires qu’il consommait. Il en importe aujourd’hui 80 %.

Un drame politique

Quand un pays massivement importateur dépend à 98 % du pétrole pour ses réserves en devises, la chute des prix de celui-ci tourne vite au cataclysme. La monnaie s’effondre, et les importations ne peuvent plus être financées. Face à ces difficultés, le régime chaviste a réagi de manière primitive : il a fait marcher la planche à billets, installé un invraisemblable système monétaire dans lequel cinq taux de change coexistent et mis en place un contrôle des changes draconien.

Ainsi corsetée, l’économie vénézuélienne n’a plus été en mesure de se fournir à l’étranger en produits de base pour répondre à la demande domestique (riz, médicaments, etc.). Couplée aux effets de l’impression massive de billets libellés en bolivars, cette pénurie a déchaîné une hausse des prix qui, selon le FMI, pourrait dépasser 700 % cette année. Ajoutons que le contrôle des prix a accouché d’un marché noir incontrôlable. Le kilo de haricots se négocie par exemple à un prix cinquante fois supérieur au prix administré.

Maduro pointe les capitalistes, les contre-révolutionnaires, les opposants et, bien sûr, les États-Unis

Les réactions de Maduro ont été irrationnelles. Et, parfois, ubuesques. Passons sur la demande faite aux Vénézuéliennes de ne plus se servir d’un sèche-cheveux afin d’économiser l’énergie. Mais lorsque le brasseur Polar (80 % de la production nationale) a annoncé en avril que, faute de devises, il ne pouvait plus acheter de l’orge maltée, donc produire de la bière, et qu’il se voyait contraint de renvoyer chez eux 10 000 salariés, le chef de l’État a incité la population à s’emparer de la brasserie, au motif qu’« une usine arrêtée, c’est une usine occupée par la classe ouvrière ». Faute de sucre, Coca-Cola vient de stopper sa production. Son usine va-t-elle être à son tour envahie ?

La récession a été de 10 % en 2015. Au train où vont les choses, elle va inéluctablement s’aggraver, malgré l’aide de la Chine, qui a déjà prêté 60 milliards de dollars au régime « bolivarien ». Loin de se livrer à la moindre autocritique, Maduro répète en boucle que « l’opposition mène contre le pouvoir révolutionnaire une guerre économique qui a plongé le pays dans la crise et la pénurie ». Les ennemis qu’il convient de clouer au pilori ? Toujours les mêmes : les capitalistes, les contre-révolutionnaires, les opposants et, bien sûr, les États-Unis.

La disparition du Parlement n’est plus qu’une question de temps, selon le président Vénézulien

L’origine du drame vénézuélien est économique. L’impossibilité d’en sortir est d’ordre politique. Sévèrement battu aux législatives de décembre 2015, le pouvoir chaviste s’est organisé en citadelle pour empêcher les opposants de la Table de l’unité démocratique (MUD) de légiférer, en dépit de la majorité des deux tiers dont elle dispose au Parlement.

Il contrôle l’armée, la police, les milices de quartier, la Banque centrale, le Tribunal suprême de justice (TSJ), le Conseil national électoral et, bien sûr, la vache à lait PDVSA. Il a créé une Assemblée populaire parallèle, et le TSJ annule tout ce que vote la véritable Assemblée, qu’il s’agisse de l’amnistie des prisonniers politiques ou de l’annulation des décrets présidentiels. S’il faut en croire Maduro, « la disparition du Parlement n’est plus qu’une question de temps ».

Le Conseil électoral examine « une à une » les quelque 1,8 million de signatures recueillies par le MUD pour révoquer Maduro par référendum (lire encadré), histoire de gagner du temps et de repousser la consultation après le 10 janvier 2017, date à laquelle Maduro, désavoué, serait remplacé par son vice-président. Or celui-ci a prévenu que « le référendum n’aura jamais lieu ».

Perte de soutiens

Le régime vénézuélien est pourtant de plus en plus isolé sur la scène internationale. Secrétaire général de l’Organisation des États américains (OEA), Luis Almagro a écrit à Maduro que « refuser de consulter le peuple […] ferait de [lui] l’un de ces petits dictateurs tels que [le continent sud-américain] en a déjà tant produit ». Il s’est fait traiter de « traître » et de « scorie de l’impérialisme ». Même La Havane et Pékin commencent à prendre leurs distances, malgré les harangues anticapitalistes de Maduro.

« La situation est désespérée, analyse Alfredo Valladão, enseignant à Sciences-Po Paris. Maduro n’a aucune envie de quitter le pouvoir, ni même de discuter avec l’opposition. Il contrôle tout et dénonce comme ennemis du peuple ceux qui le critiquent. En face, l’opposition ne dispose d’aucun moyen pour le contraindre à partir. » Une guerre civile est-elle à craindre ? « Je n’y crois pas, parce que l’opposition est trop divisée, répond-il. Le seul moyen de sortir de l’impasse serait que l’armée, en tout cas une partie des officiers intermédiaires, finisse par juger les pénuries insupportables et décrète qu’on ne peut plus continuer comme ça. Mais de là à faire un coup d’État… Quelque chose va se produire, mais quoi ? »

En désespoir de cause, Henrique Capriles, le leader de l’opposition, s’est tourné vers l’armée pour lui demander de choisir : est-elle « avec la Constitution ou avec Maduro » ? Pas de réponse pour l’instant, et le Venezuela poursuit sa folle course à l’abîme.


VERROUILLAGE À DOUBLE TOUR

La Constitution « bolivarienne » mise en place par Hugo Chávez en 2000 prévoit la possibilité d’une révocation du chef de l’État par référendum, au terme d’une procédure complexe.

La demande de référendum doit être signée par 1 % de l’électorat, soit 200 000 personnes [le 5 mai, l’opposition a présenté 1,85 million de signatures]. Après validation de ces signatures par le Conseil national électoral (CNE), il faut que la demande soit confirmée par la signature de 20 % du corps électoral, soit 4 millions de personnes.

Le CNE doit alors organiser le référendum dans un délai de quatre-vingt-dix jours. Pour que le président soit destitué, le score des partisans de sa révocation doit dépasser celui que le président avait obtenu lors de son élection [Maduro a été élu en 2014 avec 7 millions de voix].

Si le vote révocatoire intervient après la mi-mandat [dans le cas de Maduro : le 10 janvier 2017], aucune consultation n’est organisée. C’est le vice-président qui achève le mandat en cours [en l’occurrence, Aristóbulo Istúriz, chaviste de toujours, qui resterait en fonction jusqu’en 2019].

En 2004, l’opposition avait obtenu la tenue d’un référendum révocatoire contre Hugo Chávez. Elle l’avait perdu.

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