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Cet article est issu du dossier «Burkina Faso : changement d'ère»

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Société

Burkina : aux pagnes, citoyens !

Pagnes produits à Ouagadougou.

Pagnes produits à Ouagadougou. © Renaud VAN DER MEEREN/EDJ

Port du faso dan fani, surconsommation de musique nationale et de spécialités culinaires locales… La tendance est à l’élan patriotique. Réelle fierté collective ou sankarisme de pacotille ?

Les paroles sont martiales, mais le rythme chaloupé. Le texte est celui du Ditanyè (« Hymne de la victoire »), l’hymne national depuis la révolution sankariste. La mélodie, elle, est reggae. Diffusé très régulièrement sur plusieurs radios du Burkina Faso, le tube Ma patrie, de Jah Verity, n’est pas la provocation sacrilège d’un Gainsbourg burkinabè. Bien au contraire.

Elle est le signe d’une mode patriotique, dans un pays qui a réussi son printemps politique après l’insurrection populaire d’octobre 2014. Les « hommes intègres » sont désormais des hommes fiers. Fiers de cette exception burkinabè citée en exemple à travers le continent et au-delà.

Un acte politique

L’étendard de ce sursaut patriotique n’est autre que le faso dan fani (FDF, « pagne tissé de la patrie », en dioula). Thomas Sankara, qui en avait fait le symbole de sa révolution et de l’identité nationale, aimait répéter que « porter le faso dan fani est un acte économique, culturel et politique de défi à l’impérialisme ».

Depuis la chute de Blaise Compaoré en 2014, la tenue traditionnelle a de nouveau la cote. Les plus hauts dirigeants du nouveau régime l’arborent si ostensiblement que celui qui ne suit pas le mouvement est critiqué, comme a pu le constater à ses dépens Paul Kaba Thieba lors de sa première intervention devant les députés, le 5 février.

À sa décharge, le Premier ministre a été déraciné du Faso pendant plus de vingt ans : il a fait presque toute sa carrière à Dakar, au sein de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, de 1993 à 2014.

À l’heure de la « séparation de corps » entre le Burkina et la société Monsanto, et alors que le secteur du coton se réorganise, les couturiers tentent d’innover, de revisiter le pagne traditionnel et redécouvrent ses vertus. « Il a des qualités naturelles adaptées au climat sahélien, comme sa douceur sur la peau et son caractère hydrophile », souligne la styliste Safi Ouattara, directrice générale de l’école de couture Nas Mode, à Ouaga. Les artistes s’en emparent, comme le rappeur Art Melody, qui le porte sur scène par militantisme.

Fiertés nationales

« Nous devons être ce que nous sommes par notre langage, par notre habillement, par tout ce que nous consommons, souligne-til. De même que les rythmes nationaux font partie de ma musique, ils ont influencé ma vie et mon style. »

Le phénomène dépasse le cadre de la mode vestimentaire. Aucune personnalité publique soumise à un questionnaire de Proust n’ose plus répondre « attiéké » ou « cassoulet » lorsqu’on lui demande quel est son plat préféré. Que l’on soit hypocrite ou sincère, il est de bon ton de proclamer son appétit pour les plats nationaux, le tô (pâte à base de farine de mil, de maïs ou de sorgho) ou le dégué (dessert à base de yaourt et de semoule de mil).

Il faut une dictature culturelle pour imposer la promotion des rythmes burkinabè

Même constat côté musique. Fin février, la Coalition pour la renaissance artistique au Burkina Faso (Cora-BF) a déposé une requête auprès du Conseil supérieur de la communication (CSC) visant à exiger un quota de 90 % de musiques locales sur l’ensemble des radios et des télévisions du pays. Naviguant entre l’inclination spontanée et l’incantation politique, la mode de la culture made in Faso a aussi ses jusqu’au-boutistes.

« Il faut une dictature culturelle pour imposer la promotion des rythmes burkinabè », proclamait ainsi dans sa rubrique « Nè Wendé ! » le journal en ligne Les Échos du Faso, ulcéré par l’omniprésence de la musique ivoirienne dans les maquis et dancings de Bobo-Dioulasso en pleine Semaine nationale de la culture (SNC, biennale dont l’édition 2016 s’est tenue du 26 mars au 2 avril à Bobo).

Un engouement passager ?

Cet engouement du peuple burkinabè pour sa culture et ses symboles nationaux ne sera-t-il qu’un feu de paille ? La « tendance FDF » pourrait, pour sa part, se heurter à trois écueils.

Le premier est d’ordre économique, comme on a pu l’observer à l’occasion de la dernière célébration de la Journée de la femme. Alors qu’à l’approche du jour J le gouvernement appelait à n’acheter que les tissus « 8 mars » cousus traditionnellement, les femmes se sont ruées sur une version made in China, nettement moins chère. Avec les 7 000 F CFA (10,70 euros) nécessaires à l’achat d’un seul FDF, elles pouvaient acheter trois pagnes industriels. De plus, Safi Ouattara rappelle que la qualité du fil et la performance des équipements de production gagneraient à être améliorées…

Porter le FDF ne me fera pas plus Burkinabè qu’un autre ! Sur scène, je veux être le plus à l’aise possible et je ne veux pas tricher, affirme le rappeur Smarty

Le succès du faso dan fani pourrait également être pris au piège d’une mode « roots » peu exportable : s’il ne s’habille qu’en cotonnade traditionnelle depuis son investiture, c’est en effet en costume-cravate que le président du Faso a foulé le gravier de la cour de l’Élysée, le 5 avril.

Peur d’afficher une allure folklorique dans la capitale de la mode ? Pour la deuxième année consécutive, l’Association des créateurs burkinabè de France (ACBF) organisera tout de même une grande « Nuit du faso dan fani », le 4 juin 2016, à Asnières, en banlieue parisienne. Le thème : « Faire du FDF un facteur d’unité et de cohésion sociale. »

Enfin, un volontarisme forcené pourrait être contre-productif. Pendant la révolution, c’est par décret que le régime de Thomas Sankara avait imposé aux fonctionnaires le port du pagne traditionnel. Surnommée « Sankara arrive », ladite tenue dormait le plus souvent dans les tiroirs, pour être hâtivement revêtue en cas de visite inopinée des autorités.

Une « dictature culturelle », fût-elle légitime, ne nourrirait-elle pas une forme de résistance ? Le rappeur Smarty, par exemple, refuse de se plier à une mode politiquement téléguidée. « Porter le FDF ne me fera pas plus Burkinabè qu’un autre ! Sur scène, je veux être le plus à l’aise possible et je ne veux pas tricher », explique le chanteur, qui ne conçoit pas non plus que l’on impose des quotas de musique burkinabè dans les médias.

« On ne peut forcer les mélomanes à choisir notre musique, poursuit-il. C’est à nous, artistes, de nous efforcer de proposer des compositions qui les amènent à nous écouter. »

Et le souffle sankariste, dans tout ça ? À l’évidence, le vecteur de cet élan patriotique fait davantage florès dans le vocabulaire et l’imaginaire collectif que recette dans les urnes. Lors de l’élection du 29 novembre 2015, la première présidentielle jugée « ouverte », le candidat du mouvement, maître Bénéwendé Sankara, a recueilli 2,77 % des suffrages exprimés.

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