Santé

Hépatite C : Pharma 5, le labo marocain par qui le miracle est arrivé

Une usine entière est dévolue à la production du SSB 400. Plus de 3000 boites ont déjà été vendues. © DR

En mars, l'entreprise fondée par Abdallah Lahlou-Filali a mis sur le marché un générique du médicament contre l'hépatite C. Jusqu'à présent, ce traitement était le plus cher du monde…

À 20 km de Casablanca, dans la zone industrielle d’Ouled Saleh, une usine pharmaceutique s’étale sur 21 000 m2. Bienvenue chez Pharma 5, où le médicament le plus cher du monde a été « génériqué ». La recette du sofosbuvir, molécule miracle contre l’hépatite C développée par la firme américaine Gilead et commercialisée par celle-ci sous la marque Sovaldi, a livré son secret aux chimistes de ce laboratoire qui, depuis trente ans, fabrique des médicaments génériques.

Une prouesse qui a permis de démocratiser l’accès aux soins contre cette maladie que l’on pensait incurable. Et qui a fait entrer la compagnie marocaine dans la cour des grands.

Une affaire de famille

Derrière cette saga, l’expérience et la volonté d’un homme : Abdallah Lahlou-Filali fait partie de la première génération de pharmaciens marocains formés en France. Après avoir décroché son diplôme à l’université Paris-Descartes et roulé sa bosse dans quelques sociétés de l’Hexagone, il décide de rentrer au bercail dans les années 1970 et atterrit à la direction des médicaments du ministère de la Santé. Plusieurs années plus tard, il se met à son compte et ouvre une officine : la pharmacie Jamila, du nom du nouveau quartier périphérique de Casablanca où elle est située.

Avec des pionniers du secteur, Abdallah Lahlou-Filali lance dans la foulée une société de distribution de produits pharmaceutiques, avant de faire le grand saut dans l’industrie, presque par hasard.

C’est un homme qui a toujours eu l’intelligence de savoir déléguer et qui nous fait entièrement confiance

« J’ai entendu dire que Bayer était en train de vendre son usine marocaine, se souvient-il. J’ai alors décidé de me rendre dans leurs locaux pour y rencontrer le directeur. À mon arrivée, il était au téléphone avec un repreneur potentiel mais qui voulait l’outil industriel sans le personnel. Quand j’ai expliqué au directeur que j’étais prêt à récupérer la douzaine de salariés de l’usine, il a tout de suite accepté mon offre. » Le deal est conclu, l’aventure Pharma 5 peut commencer.

Plus de trente ans plus tard, la société d’Abdallah Lahlou-Filali est un poids lourd du secteur pharmaceutique marocain : 1 200 salariés et près de 1 milliard de dirhams de chiffre d’affaires (environ 90 millions d’euros), réalisé grâce à plus de 370 médicaments génériques vendus dans 36 pays à travers le monde. Aujourd’hui septuagénaire, Lahlou-Filali occupe toujours le bureau présidentiel de Pharma 5, dans lequel il passe ses journées, même s’il s’est retiré de la gestion quotidienne des affaires.

Ses deux filles, Yasmine et Myriam, ont pris le relais pour administrer l’entreprise familiale. « C’est un homme qui a toujours eu l’intelligence de savoir déléguer. Aujourd’hui, il nous fait entièrement confiance », explique l’aînée. Taquin, le patriarche ajoute : « C’est à peine si elles m’invitent au comité de direction. »

Blouse blanche et lunettes carrées, Yasmine a suivi les traces de son père en étudiant la pharmacie dans la même université. Après un bref passage dans des multinationales, elle rejoint la société familiale en 2001 en tant que responsable des laboratoires. Sa sœur Myriam suit dix ans plus tard pour s’occuper des volets administratif et commercial.

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« J’ai abandonné les études de pharmacie après ma première année », raconte la cadette, qui optera finalement pour Paris-Dauphine, avant d’intégrer le groupe de luxe LVMH. « Mon patron n’a rien compris quand j’ai demandé une mise en disponibilité. Il m’a dit : « Tu ne vas tout de même pas abandonner le parfum pour l’odeur de la pénicilline ! » » Abdallah Lahlou-Filali renchérit : « Même son mari, resté en France, était persuadé qu’elle n’allait pas tenir plus de six mois avant de faire marche arrière ! »

C’est que la famille est une valeur fondamentale chez Pharma 5. Elle a été d’ailleurs à l’origine de l’aventure SSB 400, le fameux médicament générique du sofosbuvir. « Un membre de la famille a contracté l’hépatite C, raconte Abdallah Lahlou-Filali. Quand j’ai entendu parler de cette molécule, j’ai appelé un de nos concurrents, qui représentait Gilead au Maroc, pour essayer de me procurer le médicament. C’est lui qui m’a expliqué que le sofosbuvir ne serait pas disponible au Maroc. »

En effet, quand la firme américaine signe des accords de licence avec des fabricants indiens, en septembre 2014, le royaume fait partie de la centaine de pays exclus de l’introduction du générique de cet antiviral révolutionnaire commercialisé alors entre 450 000 et 800 000 dirhams selon les pays. Et les correspondances du ministère marocain de la Santé à Gilead pour lever cette exclusion restent lettre morte.

Un processus complexe

« Comme nous étions les premiers fournisseurs des pharmacies des hôpitaux publics, le ministère nous a demandé si nous avions la capacité de produire le générique du sofosbuvir, sachant que Gilead avait dépassé le délai légal pour déposer son brevet au Maroc », se rappelle Abdallah Lahlou-Filali.

Dans la discrétion la plus absolue, la quarantaine de chimistes de Pharma 5 lance les travaux de recherche pour retracer la formule du Sovaldi, mis sur le marché à peine un an plus tôt. « Nous avons annulé presque toutes nos autres recherches et mobilisé la totalité de l’équipe sur ce projet, explique Yasmine Lahlou-Filali. Mais peu de personnes étaient vraiment au courant de la finalité du projet. Il fallait garder le secret. »

Reconstituer la recette du sofosbuvir est un parcours du combattant : « Rien que pour se procurer le princeps [le médicament original], il nous a fallu presque deux mois ; nous avons essayé plusieurs pays en Europe, avant de l’acquérir en Égypte, narre la pharmacienne. Puis, quand la formule a été stabilisée et testée, il a fallu assurer un approvisionnement suffisant en matières premières pour pouvoir assurer la production et éviter toute rupture de stock. »

Le marché africain a une place centrale dans la stratégie de l’entreprise marocaine, qui espère porter de 20 % à 50 % la part des exportations dans son chiffre d’affaires

Une fois l’autorisation de mise sur le marché accordée, en novembre 2015, Pharma 5 décide de convertir une unité industrielle en cours de construction en usine exclusivement dévolue au SSB 400 et aux deux autres médicaments (Dakasvir et Rivabir) qui complètent le traitement. Celui-ci ne coûte désormais que 13 500 dirhams pour les trois prises et il est remboursé par la sécurité sociale. « Un investissement de 85 millions de dirhams a été nécessaire pour cette mise à niveau industriel », précise Myriam Lahlou-Filali.

Mis sur le marché en mars dernier, ce traitement contre l’hépatite C, fort d’un taux d’efficacité de 97 %, connaît un succès certain. Plus de 3 000 boîtes de SSB 400 ont déjà été écoulées. « Mon rituel, chaque matin, consiste à demander les chiffres de vente du SSB 400. Aujourd’hui, par exemple, environ 60 boîtes ont été achetées », confie Abdallah Lahlou-Filali. Ce remède à prix abordable, Pharma 5 est sur le point de l’exporter dans divers pays africains.

« Nous avons déjà obtenu les autorisations pour la Côte d’Ivoire, le Mali, le Gabon et le Sénégal », affirme Yasmine Lahlou-Filali. Le marché africain a une place centrale dans la stratégie de l’entreprise marocaine, qui espère porter de 20 % à 50 % la part des exportations dans son chiffre d’affaires. Pour conquérir ces marchés, Pharma 5 devrait d’ailleurs bientôt annoncer la construction d’une unité pharmaceutique dans un pays d’Afrique de l’Ouest.

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