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Politique

Burkina Faso : Kaboré, une entrée en scène compliquée

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial
Roch Marc Christian Kaboré le jour de son investiture, à Ouagadougou, le 29 décembre 2015.

Roch Marc Christian Kaboré le jour de son investiture, à Ouagadougou, le 29 décembre 2015. © Sophie Garcia/Hanslucas.com / J.A.

Confronté à un défi sécuritaire majeur, le président burkinabè doit renflouer les caisses et restaurer l’autorité de l’État tout en répondant aux attentes sociales de ses compatriotes. Pas évident…

Il savait que la tâche serait immense, difficile, et qu’il n’aurait pas droit à l’erreur. Des travaux d’Hercule qui l’attendaient au palais de Kosyam, il n’ignorait rien. Mais Roch Marc Christian Kaboré n’avait pas prévu un tel baptême du feu. Le 15 janvier, dans le centre de Ouagadougou, l’attaque perpétrée par un commando d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) fait 30 morts au restaurant Le Cappuccino et à l’hôtel Splendid.

Faux départ ! 

Confronté dès son entrée en fonction au pire attentat de l’histoire du pays, le président a dû changer son fusil d’épaule et répondre dans l’urgence à une nouvelle donne : celle de la menace terroriste, qui, après avoir longtemps plané sur le Burkina, s’est brutalement transformée en une réalité sanglante.

« Nous avons évidemment été perturbés par cet attentat et contraints de mettre l’accent sur la sécurité, au détriment des premières mesures économiques et sociales que nous avions prévues », confie un proche du chef de l’État.

Face au péril jihadiste, les patrouilles des forces de sécurité se sont multipliées dans la capitale, des opérations de ratissage sont régulièrement organisées le long des frontières, et la mise sur pied de la nouvelle Agence nationale de renseignements (ANR) a été précipitée. Autant de mesures qui ont nécessité des efforts budgétaires imprévus.

Après l’union nationale qui a un temps prévalu, les premières critiques n’ont pas tardé à fuser. Son gouvernement ayant été nommé le 13 janvier, soit plus de deux semaines après son investiture, Roch Kaboré a été taxé de lenteur par ses adversaires. Un départ jugé poussif par beaucoup, à l’instar de Zéphirin Diabré, le chef de file de l’opposition, qui dénonce une période « d’hésitation et de tâtonnement ».

Des critiques que le camp présidentiel balaie d’un revers de main. Selon son entourage, Kaboré n’a nullement traîné, il a juste pris le temps de nommer une équipe composée de personnalités irréprochables en matière de gouvernance. « Il n’est pas là pour faire du copinage, confie l’un de ses conseillers. Il ne fera de cadeau à personne en cas de faute, pas même à ses plus fidèles collaborateurs. »

« Opération mains propres » pour les gouvernants

Se sachant observés de près par une population excédée de voir depuis des années la corruption gangrener tous les rouages de l’État, le président et le gouvernement ont adopté une batterie de mesures en faveur de la transparence et de la bonne gestion des deniers publics.

Les ministères ont été priés d’alléger leurs frais de fonctionnement, et une vaste opération « mains propres » a été lancée pour faire la lumière sur des soupçons de faits de corruption survenus durant la période de transition, notamment à travers un audit réalisé par l’Autorité supérieure de contrôle d’État (ASCE).

Dévoilées fin avril, ses conclusions révèlent que de nombreuses « irrégularités » ont été relevées en matière de commandes publiques, ouvrant la voie à des « risques élevés de collusion, de corruption, d’enrichissement illicite et de gaspillage des ressources budgétaires ».

Directement visé dans ce rapport, Yacouba Isaac Zida, l’ancien Premier ministre, est soupçonné d’enrichissement illicite et accusé d’avoir acquis de manière irrégulière des terrains dans le quartier chic de Ouaga 2000, dans le sud de la capitale. Actuellement au Canada auprès de sa famille, il n’est pas rentré au Burkina, malgré les injonctions des autorités.

L’un des premiers chantiers du gouvernement sera donc de trouver des solutions pour augmenter les recettes de l’État d’ici à la fin de l’année

Les cadres du nouvel exécutif sont par ailleurs prompts à dénoncer les manquements budgétaires de leurs prédécesseurs, qu’ils accusent d’avoir vidé les caisses de l’État ou fait des promesses qu’ils ne pouvaient tenir. « Quand nous sommes arrivés, la nuit de noces a été décevante : la mariée était plus maquillée que belle. Nous avons eu de mauvaises surprises en cascade », déplore un intime de Kaboré.

Obligée de composer avec une lourde dette intérieure et des ressources limitées, l’équipe présidentielle affirme d’ores et déjà que, pour l’exercice 2016, elle ne pourra faire que du « saupoudrage ». L’un des premiers chantiers du gouvernement sera donc de trouver des solutions pour augmenter les recettes de l’État d’ici à la fin de l’année, par exemple en élargissant l’assiette des contribuables ou en améliorant la collecte des taxes douanières.

Malgré ces difficultés financières et après s’être concentré, au premier trimestre, sur les impératifs sécuritaires, le gouvernement est très attendu sur le terrain économique et social. Au Burkina, peut-être plus qu’ailleurs dans la sous-région, l’impatience de la population est palpable dans tous les domaines : emploi, énergie, santé, justice… Les promesses de « Roch » – comme la fin des écoles sous paillote d’ici à cinq ans ou l’accès généralisé à l’eau potable – devront rapidement se concrétiser si le président veut contenir la grogne sociale.

« Le programme du gouvernement n’est pas clair, il parle de relance économique et annonce des objectifs, mais sans dire comment il compte les atteindre », déplore l’avocat Guy-Hervé Kam, porte-parole du Balai citoyen.

Sur le plan politique, Kaboré entend marquer la rupture avec le régime Compaoré en faisant adopter une nouvelle Constitution, qui déboucherait sur une Ve République. Le projet de texte devrait faire l’objet d’un référendum d’ici à la fin de l’année.

Le président et son parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), viennent aussi de réussir leur premier test électoral depuis qu’ils sont au pouvoir en remportant les municipales du 22 mai. Largement vainqueurs face à leurs adversaires de l’Union pour le progrès et le changement (UPC) et du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ils ont désormais toutes les cartes en main pour appliquer leur programme sur l’ensemble du territoire.

Enfin, plusieurs dossiers chauds pourraient devenir encombrants. Outre le cas des koglweogo, ces milices d’autodéfense qui se sont multipliées en milieu rural et remettent en question l’autorité de l’État, les prolongements de l’enquête de la justice militaire sur le putsch manqué du général Gilbert Diendéré, à la mi-septembre 2015, semblent tout aussi délicats à gérer.

Considérant que l’instruction est quasi bouclée, le président souhaite rapidement en finir avec cette affaire, qui tient en haleine l’opinion publique depuis des mois. Après avoir, fort de son titre de ministre de la Défense, limogé le procureur du tribunal militaire et un juge d’instruction chargé du dossier, il espère désormais qu’un procès se tiendra d’ici à la fin de l’année.

Dernière ombre au tableau : les relations tendues avec le voisin ivoirien. En janvier, la justice militaire n’avait pas hésité à émettre un mandat d’arrêt contre Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne, suspecté d’avoir soutenu les putschistes, provoquant un imbroglio diplomatique avec la Côte d’Ivoire. Malgré des déclarations apaisantes devant micros et caméras, la méfiance subsiste.

L’entourage présidentiel se dit convaincu de la culpabilité de Soro et ne digère pas qu’Alassane Ouattara protège Blaise Compaoré et l’accueille à Abidjan. « Aussi longtemps qu’il sera là-bas, nous avons intérêt à ne pas dormir à poings fermés », confie un membre du premier cercle de Kaboré. Décidément, l’ombre de son ancien patron n’a pas fini de planer dans les couloirs du palais de Kosyam.

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