Politique

Israël : la fuite en avant opérée par Benyamin Netanyahou

Pour consolider sa majorité, le Premier ministre décide de se rapprocher de l’extrême droite plutôt que de la gauche. Un choix qui ne fait guère l’unanimité, pas même dans son propre camp.

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Mis à jour le 6 juin 2016 à 14:34

Benyamin Netanyahou (à dr.) avec son nouveau ministre de la Défense Avigdor Lieberman, leader du parti ultranationaliste Israel Beitenou, le 25 mai, à la Knesset. © YONATAN SINDEL/FLASH-90-REA

«Des éléments dangereux et extrémistes ont pris le contrôle d’Israël et du Likoud, ils déstabilisent notre maison et menacent ses habitants. » Une telle philippique aurait pu être attribuée à un militant palestinien ou à un membre radical de la gauche israélienne : elle a été prononcée le 20 mai par Moshe Yaalon, général de Tsahal et figure du Likoud, le parti de droite au pouvoir, à l’heure de présenter sa démission du poste de ministre de la Défense.

Le même jour, l’ex-Premier ministre Ehoud Barak assénait que « la survie du sionisme et les graines du fascisme ne peuvent pas cohabiter. Il s’agit d’une prise de contrôle hostile du gouvernement israélien par des éléments dangereux ».

Propositions extrémistes

Nommé le 25 mai, le successeur de Moshe Yaalon, Avigdor Lieberman, incarne ce virage « dangereux et extrémiste » d’un régime qui a pu passer pour « la seule démocratie du Moyen-Orient », mais dont le secrétaire d’État américain, John Kerry, s’inquiétait déjà en 2014 qu’il puisse devenir « un État d’apartheid ». Cherchant à consolider sa fragile victoire aux législatives de 2015, le Premier ministre likoudnik, Benyamin Netanyahou, a préféré se tourner vers son extrême droite et vers celui qui le dénonçait il y a peu comme « un menteur, un tricheur et une crapule », plutôt que de s’allier avec les travaillistes.

Né en 1958 en Moldavie (ex-URSS), d’où il émigre en 1978, fondateur en 1999 du parti ultranationaliste Israel Beitenou après être passé par la direction du Likoud, Lieberman s’est illustré par ses déclarations outrancières. Anéantir l’Iran des mollahs ou submerger l’Égypte en détruisant le barrage d’Assouan en cas de soutien à l’intifada palestinienne ont été quelques-unes de ses propositions de politique extérieure avant qu’il se voie confier la direction de la diplomatie (2009-2012 puis 2013-2015).

Il avait tenté de faire de l’exécution des terroristes arabes une condition de son ralliement à Netanyahou

Sur le plan intérieur, il appelait encore, en mars 2015, à « décapiter à la hache » les Arabes israéliens déloyaux envers l’État et, alors qu’Israël n’a pas appliqué la peine capitale depuis 1962, avait tenté de faire de l’exécution des terroristes arabes une condition de son ralliement à Netanyahou. La proposition visait-elle aussi Mahmoud Abbas, le président d’une Autorité palestinienne dépassée, qu’il avait traité de « terroriste diplomate » ?

À Ramallah, Saëb Erakat, numéro deux de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), a qualifié le nouveau gouvernement de « vraie menace d’instabilité et d’extrémisme dans la région ». À Lieberman revient aussi la gestion sécuritaire de la Cisjordanie…

Attisée par le discours des dirigeants, la tentation d’une violence antiarabe « décomplexée » gagne la société israélienne. Le 24 mars, Abdel Fattah al-Sharif, un Palestinien de 21 ans qui avait tenté de poignarder un soldat en Cisjordanie, a été achevé à bout portant par un soldat alors qu’il agonisait au sol. Le 27 avril, une jeune mère palestinienne et son frère adolescent ont été exécutés à un check-point alors qu’ils s’apprêtaient, selon la police israélienne, à poignarder des soldats, ce que réfutent des témoins.

Une défaillance démocratique renforcée par l’enfermement du pouvoir dans sa tour d’ivoire

Le 22 mai, une vidéo est diffusée montrant deux policiers en civil frapper violemment un employé arabe de supermarché dont le seul tort avait été d’avoir laissé ses papiers d’identité au vestiaire. Trois exemples d’une dérive que rien et surtout personne à la tête de l’État ne semble vouloir arrêter.

Pour le chercheur Sébastien Boussois, auteur en 2014 d’Israël entre quatre murs, la politique sécuritaire dans l’impasse (Grip), « l’on constate que la démocratie israélienne comme toutes les autres vire vers une sorte de délitement mais de manière beaucoup plus accélérée qu’en Occident. On assiste ainsi aujourd’hui à ce paradoxe que la principale force d’opposition au Likoud est celle des partis d’extrême droite, la gauche ayant disparu depuis 2000. Une défaillance démocratique renforcée par l’enfermement du pouvoir dans sa tour d’ivoire : depuis une dizaine d’années, d’anciens chefs des services secrets considèrent ainsi que le gouvernement poursuit une vision millénariste et messianique, avec l’idée que le pays peut revenir au religieux et au grand Israël indépendamment de toute considération politique et géopolitique et en dehors de tout respect du droit international ».