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Cet article est issu du dossier «Burkina Faso : changement d'ère»

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Politique

Burkina : tout reste à inventer

Par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Ouagadougou.

Ouagadougou. © Roland/Flickr Creative Commons

Quatorze mois. C’est le laps de temps durant lequel le Burkina Faso a été confronté à lui-même, à la réécriture de son destin de nation déshéritée où les militaires prenaient la politique en otage.

Quatorze mois durant lesquels la volonté d’un peuple désireux d’affranchir la démocratie de ces entraves n’a pas failli. Quatorze mois pour évacuer l’abcès formé par l’ambition anticonstitutionnelle de Blaise Compaoré, jusqu’à l’élection au suffrage universel direct de Roch Marc Christian Kaboré.

Passé les soubresauts parasites d’une histoire burkinabo-burkinabè – l’obstination d’un homme, le soulèvement d’un peuple, le pronunciamiento d’un séditieux -, voici venu le temps de relever le défi de la gouvernance. Aux heures grisantes de la révolution succèdent celles, triviales, de la gestion quotidienne du pays. Fin d’une parenthèse.

Après avoir été face à lui-même, le Faso doit faire face au monde. Un monde qui a été illuminé par l’exception burkinabè, mais où l’empathie diplomatique n’autorise plus les gouvernances approximatives. Son virage historique plutôt bien négocié, le Pays des hommes intègres emprunte aujourd’hui une autoroute sur laquelle il n’est pas permis d’aller à un train de sénateur.

Un militantisme soudainement fécond a enfanté une grogne subitement impatiente

Afin de répondre au « plus rien ne sera comme avant ! » scandé lors de l’insurrection d’octobre 2014, tout est désormais prioritaire pour le personnel politique. Qui est justement le même qu’« avant »… Dans chaque domaine, chaque dossier de chaque ministère se retrouve comme pris dans un étau, coincé entre le passif national (retards accumulés en matière de gouvernance, d’infrastructures, points de croissance, etc.) et les exigences internationales.

En matière de sécurité, le pays subit la double pression du banditisme local (dont il est tentant de déléguer l’éradication à des comités d’autodéfense, les koglweogo) et du terrorisme régional, qui se nourrit de la déshérence identitaire. Pour ne rien arranger, le Faso peine à sortir du paradoxe de l’œuf et de la poule que lui inspirent les menaces pesant sur sa sécurité : l’hébergement de forces occidentales est-il l’une des causes de ce climat troublé ou une solution pour y remédier ?

En matière sociale, un militantisme soudainement fécond a enfanté une grogne subitement impatiente. Nouveau casse-tête pour ceux qui tiennent les cordons de la bourse, coincés entre les « largesses » du régime de transition et le diktat de l’austérité ; entre la nécessaire normalisation du recouvrement douanier et la déprime d’investisseurs qui prisaient le système D ; entre le besoin de réseaux de télécommunications plus performants et le déficit énergétique qui les plombe ; entre la nécessité de relancer un or blanc sans OGM et celle de rationaliser l’exploitation d’un or jaune dilapidé en Suisse via le Togo.

En matière de justice, alors que les « dossiers pendants » se sont accumulés, il conviendra de s’accommoder d’une vérité parfois tronquée et de sentences forcément polémiques, en espérant atteindre une réconciliation nationale qui aille au-delà d’un pardon feint.

En matière de culture, l’affable Faso se trouve, là encore, coincé entre le succès d’estime de tel festival ou de tel artiste et les règles d’une industrie culturelle mondiale peu portée sur les sentiments. Et ce dans un contexte où le secteur touristique souffre d’une paranoïa sécuritaire légitime.

Puisque tout est à inventer, le Faso ne devrait pas souffrir du déjà-vu. Le héros national, Thomas Sankara, ne disait-il pas que tout ce qui sort de l’imagination de l’homme est réalisable par l’homme ? Les citations de cette icône révolutionnaire étant sur toutes les lèvres, l’heure est venue de rendre sa pensée immortelle. Ou de l’enterrer à jamais.

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