Défense

Libye : qui a peur de Khalifa Haftar ?

Jeune partisan du général Haftar, à Benghazi (Est), fin octobre 2015. © ABDULLAH DOMA/AFP

La libération de Syrte devient l'enjeu d'un nouveau rapport de force entre le gouvernement d'union, installé le 16 mai, et l'« Armée nationale » du général de Tobrouk.

Ville natale de feu Mouammar Kadhafi et fief africain de Daesh depuis l’irruption des jihadistes, en février 2015, Syrte est soudain devenue l’objet de convoitise pour les milices du pays. Elle pourrait être bientôt libérée de la sinistre terreur qui s’est emparée d’elle. Reste à savoir par qui.

Sur le front est, les forces de Khalifa Haftar sont prêtes à l’assaut. Ancien général de Kadhafi passé à l’opposition, autoproclamé chef d’état-major de l’armée libyenne en 2014 et confirmé à ce poste par le gouvernement de Tobrouk (alors reconnu par la communauté internationale) en mars 2015, Khalifa Haftar a massé ses troupes à Al-Bamba. « La décision de libérer Syrte a été prise, et les plans militaires sont déjà prêts », a fait savoir le commandement du général.

Sur le front ouest, ce sont les troupes du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, désormais adoubé par l’Occident, qui sont à la manœuvre. « Les préparatifs ont été mis en place pour reprendre Syrte ainsi que d’autres secteurs. Et le lancement des opérations militaires est très proche », a répliqué dans la foulée le gouvernement de Fayez el-Sarraj, désigné président du Conseil présidentiel et Premier ministre du GNA par les accords interlibyens de Skhirat, en décembre 2015.

Installé depuis le 30 mars sur une base navale de Tripoli, le nouveau venu a été ménagé par les milices de la coalition Fajr Libya, qui contrôlent la capitale. Mais, malgré trois tentatives, il n’est toujours pas reconnu par le Parlement élu en juin 2014 (et réfugié à Tobrouk après que Fajr Libya a tenté de lui imposer son autorité armée).

Pourtant limitées à quelques petites milices ralliées et aux gardes des installations pétrolières (GIP), les forces de Sarraj ont revendiqué une première victoire, le 17 mai, après avoir repris aux combattants de l’État islamique la localité d’Abou Grein, à 130 km à l’ouest de Syrte, dont les jihadistes s’étaient emparés quelques jours auparavant pour prévenir leur encerclement.

Une position désormais embarrassante pour Haftar

Un temps perçu par l’Occident comme l’homme providentiel face aux multiples groupes islamistes auxquels il était le seul à s’opposer efficacement, le général Khalifa Haftar fait aujourd’hui figure d’importun, au moment où les questions migratoires et sécuritaires rendent urgente l’unification du pays contre l’État islamique.

L’embargo sur les armes décrété lors de la répression de l’insurrection révolutionnaire par Kadhafi en 2011 pourrait être partiellement levé au seul profit de Sarraj

Le 17 mai, le général rebelle déclarait sur la chaîne Libya al-Hadath qu’il ne se soumettrait pas à l’autorité de Sarraj, quand bien même le Parlement de Tobrouk, dont l’officier supérieur tire sa propre légitimité, voterait sa reconnaissance : « On ne peut former un gouvernement tout en combattant le terrorisme », a-t-il lancé. Une réaction à l’annonce faite la veille par les grandes puissances et les pays voisins, réunis à Vienne, indiquant que la communauté internationale était « prête à répondre aux demandes du gouvernement libyen en vue d’entraîner et d’équiper la garde présidentielle et les forces autorisées ».

Autrement dit : l’embargo sur les armes décrété lors de la répression de l’insurrection révolutionnaire par Kadhafi en 2011 pourrait être partiellement levé au seul profit de Sarraj.

« Il faut y voir un appel adressé à toutes les forces pour se rallier autour de Sarraj afin de travailler ensemble à l’éradication de Daesh et à la reconstruction de l’État. L’installation confirmée de Sarraj à Tripoli représente un momentum [au sens de fenêtre de tir] qu’il ne faut pas laisser passer », explique un diplomate français présent à Vienne.

Si la reconnaissance du gouvernement Fayez el-Sarraj par le Parlement élu de Tobrouk était hier la condition de sa légitimité, « le fait que, depuis le 16 mai, la plupart des ministres nommés à Skhirat occupent leurs ministères pour répondre aux demandes de la population rend de facto son gouvernement légitime », argumente la même source.

Hier complaisant, l’Occident tournerait-il aujourd’hui le dos à Haftar ? « Les choses sont plus subtiles, explique-t-on (en off) au ministère français de la Défense. Son combat contre les radicaux islamistes rejoint nos intérêts, et il est soutenu par notre allié égyptien : on ne peut couper les ponts. Mais, en même temps, la France n’a cessé de chercher la restauration de l’unité libyenne qu’incarne aujourd’hui Sarraj, et son discours diplomatique, sincère, se doit de tenir la ligne ferme adoptée par consensus au niveau international. Bien sûr, le message sur l’embargo fait partie des pressions que nous tentons d’exercer sur Haftar. »

Ces exemptions annoncées sur l’embargo pourraient la boîte de Pandore d’une troisième guerre civile

Croit-on vraiment que Haftar, qui tient tête au Parlement de Tobrouk et a refusé début mai de rencontrer l’envoyé spécial des Nations unies, Martin Kobler, va se ranger docilement sous l’autorité de Sarraj ?

« Je ne comprends pas cette logique, s’alarme Patrick Haimzadeh, ancien officier de l’armée de l’air et diplomate français à Tripoli. Haftar, déjà équipé par ses alliés égyptiens et émiratis, n’a pas besoin de ces exemptions annoncées sur l’embargo qui, si elles profitent à Sarraj, font courir le risque de créer un nouveau pôle de puissance entre Fajr Libya, Haftar et Daesh, ouvrant la boîte de Pandore d’une troisième guerre civile. »

La libération de Syrte est donc devenue cruciale : celui qui, de Haftar ou de Sarraj, s’emparera du nid des jihadistes, emportera sur le terrain une légitimité nationale et internationale qui pourrait lui donner les clés du pouvoir. Mais le risque d’une conflagration entre les deux forces rivales sur le point de se disputer la même proie pèse sur l’avenir du pays.

La légitimité suffisante ?

« La position publique de Haftar est celle du fait accompli sur le terrain, et je crois qu’il se sent en ce moment assez fort, avec la popularité dont il jouit à l’Est, la participation d’anciens officiers de Kadhafi et le soutien des Égyptiens, des Émiratis, des Russes et, dit-on, des forces spéciales britanniques, françaises et italiennes, pour tenir tête à tous les autres », analyse Mattia Toaldo, chercheur spécialisé au think tank du Conseil européen des relations extérieures (ECFR).

Le courage et l’endurance de Fayez el-Sarraj, débarqué à Tripoli avec peu de garanties pour sa sécurité, feront-ils le poids face à la détermination de Haftar ? Alors que la Libye plongeait dans le chaos des milices après l’exécution de Kadhafi, en octobre 2011, des militaires, des membres de la société civile et des représentants des tribus seraient venus le voir dans son exil américain pour lui dire : « Nous cherchons un sauveur. Où êtes-vous ? » raconte le général dans un long portrait publié par le New Yorker en mars 2015.

Comme son voisin et allié Abdel Fattah al-Sissi, Khalifa Haftar se voit ainsi appelé par la Providence, convoqué par l’Histoire pour, dit-il, « purifier [son] pays des terroristes ». Une hubris qui s’accommode mal des tentatives de rationalisation de la situation par les puissances occidentales.

« Haftar s’enferme dans une dialectique où il sauvera seul la Libye. Seul face aux extrémistes, mais aussi face à la communauté internationale. Il se prend pour un de Gaulle. Or, s’il a remporté des succès à Benghazi et à Derna et jouit d’une réelle popularité dans l’Est, l’Ouest lui est hostile, et son état-major, que nous avons rencontré, est d’une nullité crasse », confie un fonctionnaire du ministère français de la Défense.

Si ses ennemis promettent au général Haftar qu’il endurera le même sort que Kadhafi, lui se voit volontiers en maître de la Libye de demain. Son destin devrait se jouer à Syrte, mère des batailles d’une prochaine guerre, ou tombeau des dissensions libyennes et de la gangrène jihadiste.


VU DU MAGHREB

Suspendus au sort de la Libye, les États d’Afrique du Nord ne voient pas tous le général Khalifa Haftar du même œil. Couvrant la Libye pour l’International Crisis Group, Issandr el-Amrani explique : « Le soutien du Caire, certes manifesté à Sarraj lors de sa visite à Sissi début mai, va en priorité à Haftar et à son Armée nationale, et le président égyptien l’a fait savoir à Sarraj. »

De l’autre côté, Alger soutient le processus international et est en désaccord avec Le Caire. « Les Algériens se méfient de l’influence des pays du Golfe via l’Égypte et ils ne soutiennent pas Haftar, poursuit Issandr el-Amrani. Tunis est discrètement sur cette ligne. Le Maroc soutient quant à lui officiellement le processus, même si, officieusement, son attitude est plus proche de celle des Émiratis, alliés du général. Mais le Maroc, ayant accueilli les négociateurs à Skhirat, reste attaché au consensus international. »

Logiquement, Égyptiens et Algériens soutiennent ceux qui sont le mieux à même de défendre leurs frontières : Haftar, à l’Est, et le gouvernement de Tripoli, à l’Ouest. Mais tous se féliciteraient d’une réconciliation nationale, encore très hypothétique.

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