Energie

Enquête : ces inconnus qui veulent construire les centrales électriques de l’Afrique

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La libéralisation du secteur de l'électricité provoque un afflux de promoteurs privés sur le continent. Mais parfois sans compétences ni fonds. En attendant, les Africains manquent toujours de courant…

Projet phare du plan Sénégal émergent, la centrale de Sendou devait être livrée en novembre 2012. Plus de trois ans plus tard, ce projet de 200 millions d’euros ne fournit toujours pas le moindre mégawatt (MW). La faute notamment à ses deux promoteurs : d’un coté, le suédois Nykomb, un mystérieux spécialiste des énergies renouvelables sans références ni site internet. De l’autre, un investisseur marocain, Advisory Finance Group (AFG), novice dans le financement de centrales électriques au charbon.

Après quelques coups de pioche, le chantier situé sur la route de Rufisque, près de Dakar, s’est arrêté en 2015. Les bailleurs de fonds, dont la BAD, échaudés par les défaillances dans le développement du projet (les études environnementales notamment) et par les difficultés financières des promoteurs, tous deux actionnaires à 50 %, refusent de continuer à financer les travaux.

« C’était cousu de fil blanc », soupire le responsable d’une institution de développement. Avec ses 125 MW, soit le cinquième de la capacité électrique actuelle du pays, la situation du projet de Sendou est emblématique d’un phénomène devenu inquiétant en Afrique.

De nombreux producteurs d’électricité 

L’essor des producteurs indépendants d’électricité (IPP, privés) sur le continent a été fulgurant ces quinze dernières années. Alors que les sociétés publiques, peu solvables, n’ont pas les moyens d’investir dans la production d’énergie, les entreprises affluent pour développer des projets potentiellement très rentables. Les IPP représentent aujourd’hui pas moins d’une soixantaine de centrales au sud du Sahara (hors Afrique du Sud) et y fournissent près de 20 % de l’électricité, selon le chercheur sud-africain Anton Eberhard, expert des IPP à l’université du Cap.

Il s’agit souvent d’acteurs internationalement reconnus, comme l’émirati Taqa (mégacentrale de Jorf Lasfar, au Maroc), l’américain ContourGlobal (Lomé, au Togo), le français Eranove (Ciprel, en Côte d’Ivoire) ou encore le britannique Globeleq (Dibamba et Kribi, au Cameroun). Quelques sociétés plus modestes comptent également à leur actif des réalisations, comme la société guinéenne K-Énergie, qui a installé une centrale d’urgence à Conakry, ou l’entreprise israélienne Telemenia, avec les sites de Libreville et de Port-Gentil, au Gabon.

Mais, parallèlement, parmi les dizaines de projets d’énergie thermique (charbon, gaz, fioul) ou renouvelable (hydraulique, solaire, éolien), un grand nombre ont été décrochés par des sociétés totalement inconnues ou aux compétences douteuses.

Ici, explique un spécialiste du secteur, « un type tout seul dans un bureau décroche un projet de 400 MW », là c’est une industrie chimique en quasi-faillite qui s’improvise électricien et, un peu plus loin, c’est un autre promoteur qui s’évapore avec un protocole d’accord exclusif (MoU) sur un site, voire avec un contrat d’achat d’électricité (PPA, un document essentiel qui conditionne les financements). En 2012, au Gabon, l’entrepreneur tahitien Dominique Auroy avait, selon notre spécialiste, « su séduire le bon ministre » et remporté deux projets de barrage hydraulique (FE2 et Chutes de l’impératrice Eugénie).

En Côte d’Ivoire, le groupe Mimran, propriétaire des Grands Moulins d’Abidjan, a signé en 2012 un MoU pour une centrale thermique de 380 MW à Jacqueville. Au Cameroun, la société britannique Joule Africa s’est vu attribuer la réalisation d’une centrale solaire de 100 MW, qui devaient sortir de terre au premier semestre de 2015.

Projets au point mort 

Mais ceux-ci n’ont jamais abouti. « Il y a des cimetières entiers de projets à travers l’Afrique, car 95 % des contrats signés de gré à gré ne donnent rien », déplore le représentant d’une institution de développement, qui souhaite rester anonyme.

Comment le phénomène a-t-il pu prendre une telle ampleur ? « C’est un peu l’histoire du junkie et du dealer, les deux ont leur part de responsabilité », explique un bailleur de fonds. Les autorités, pressées par la grogne sociale que suscitent les délestages récurrents chez leurs administrés, lancent le maximum d’options, quitte à aller trop vite. Si la « bonne volonté » domine, affirment nos sources, une signature s’accompagne parfois de versements de commissions, de cadeaux et autres échanges de bons procédés.

C’est parfois totalement disproportionné : les projets en attente vont couvrir trois ou quatre fois les capacités dont le pays a besoin, même en tenant compte de la pression démographique à long terme

Chaque accord permet surtout de médiatiser l’opiniâtreté du gouvernement. Ainsi, après 2012, année où la crise énergétique a monopolisé la campagne présidentielle, l’exécutif sénégalais a multiplié les attributions de contrat pour des centrales à charbon ou à fioul (Sendou, Tobène – entrée en service en mars 2016 -, mais aussi Mboro, confiée aux Industries chimiques du Sénégal à travers la société de projet Africa Energy) et pour des centrales solaires (une dizaine de projets attribués, dont aucun n’est en service aujourd’hui).

« C’est parfois totalement disproportionné : les projets en attente vont couvrir trois ou quatre fois les capacités dont le pays a besoin, même en tenant compte de la pression démographique à long terme », décrypte Édouard Dahomé, ancien directeur Afrique du français EDF, qui vient de créer une société spécialisée en conseil et en développement de projet.

« L’activité du développement est risquée, c’est dans la nature même de ce business. Nous savons très bien que, sur notre portefeuille d’une vingtaine de projets, certains ne sortiront peut-être pas », répond Othmane Alaoui, directeur chargé du corporate et du financement de projets chez Platinum Power.

Les promoteurs sont eux aussi pressés. Le boom des projets énergétiques sur un continent où plus de 600 millions d’habitants n’ont pas accès à l’électricité a attiré une multitude de « développeurs », ces sociétés qui assurent toute la phase préliminaire d’un projet (études de terrain, négociations avec les autorités, ingénierie financière) et mènent celui-ci jusqu’au bout ou le revendent, parfois pour plusieurs millions d’euros (dans l’hydraulique notamment, où les très bons sites sont rares). Platinum Power, société marocaine détenue par le capital-investisseur Brookstone Partners, ne revend pas ses projets.

 KARPOWERSHIP

La barge Aysegül Sultan (235 MW), amarrée dans le port de Tema, au Ghana. © KARPOWERSHIP

Elle gère environ quinze projets de barrage de moins de 30 MW au Maroc et un autre, de 350 MW, au Cameroun. « Nous avons délibérément opté pour une stratégie de diversification de notre portefeuille, quand d’autres développeurs se concentrent sur un projet en particulier. C’est l’ADN que nous a transmis notre actionnaire », ajoute-t-il.

Mais Yasser Charafi, spécialiste des infrastructures à l’IFC, note que, les appels d’offres étant très rares dans les IPP, de nombreux accords sont conclus au gré de promesses et grâce à de l’entregent plutôt qu’en fonction de la solidité financière des développeurs. Un constat particulièrement vrai dans le solaire, une énergie dont on ne perçoit souvent pas la complexité.

« Parce qu’on peut installer un panneau solaire sur son toit, les gens s’imaginent que mettre sur pied et financer une centrale est facile. Or il s’agit d’un montage financier compliqué », rappelle Thierry Déau, fondateur de Meridiam, un développeur et investisseur spécialisé dans les infrastructures, qui vient de boucler le financement d’une centrale photovoltaïque au Sénégal. Résultat, nombre de développeurs, qui pensaient trouver sur le continent le même environnement des affaires que celui qu’ils avaient connu en Europe, ne parviennent pas à tenir les prix promis.

Ces « aventuriers » se sont tournés vers l’Afrique quand l’euphorie des années 2000 a pris fin sur le Vieux Continent. Les tarifs, très subventionnés, ont alors été normalisés et, surtout, le secteur a été régularisé pour prévenir les abus.

Les causes d’un important retard

Si, à lui seul, un MoU est peu contraignant, leur multiplication est lourde de conséquences : projets mort-nés, effet « d’entonnoir » dans les administrations, marchés brouillés pour les investisseurs (dans l’énergie mais aussi dans l’industrie, où le prix et la stabilité de l’électricité sont scrutés)… « Cela bloque l’essor de l’accès à l’électricité », admet le Sénégalais Mouhamadou Makhtar Cissé, devenu directeur général de la Société nationale d’électricité du Sénégal (Senelec) en juin 2015.

« Quand nous signons, nous sommes obligés de laisser un temps de maturation aux projets pour leur laisser une chance, mais, in fine, s’ils ne sont pas réalisés, cela accroît notre retard. » Autre conséquence : dans certains cas, les projets affichant des prix trop bas créent « un référentiel faussé » dans l’esprit des autorités. « Certains promoteurs viennent avec des promesses de Gascon, des prix du kilowattheure irréalisables, ce qui freine ensuite l’arrivée de projets sérieux, jugés trop chers », peste le patron d’un groupe spécialisé dans les énergies renouvelables.

Les institutions de développement doivent aider les États à bénéficier des expertises techniques et juridiques adéquates

Exemple : au Tchad, la filiale du français EDF, Citelum, avait promis pour 2014 une centrale de 50 MW pour 80 millions d’euros, un prix jugé trop bas pour une infrastructure de cette capacité par notre source.

Mettre en place des agences de régulation et des gendarmes du secteur fait partie des étapes clés pour le désengorger. « La Côte d’Ivoire s’est dotée d’un système réglementaire et a étudié les politiques tarifaires », cite Emmanuelle Matz, de Proparco, admettant que les institutions de développement, très présentes dans les projets d’infrastructures, ont aussi un rôle à jouer pour aider les États à bénéficier des expertises techniques et juridiques adéquates.

À eux, cependant, de faire le ménage, comme au Niger en 2013 avec la résiliation d’un contrat de 400 milliards de francs CFA (environ 610 millions d’euros) confié à la société russe Zarubezhvodstroy pour construire le barrage de Kandadji (130 MW).


KARPOWERSHIP SURFE SUR L’URGENCE

Outre les producteurs privés d’électricité et les générateurs électriques, très répandus sur le continent et notamment proposés par Aggreko, un autre système émerge : les barges. De véritables centrales électriques flottantes, spécialité de l’énergéticien turc Karadeniz. Fin 2015, sa filiale Karpowership a amarré le Aysegül Sultan (235 MW) dans le port de Tema, au Ghana, un pays secoué par une crise énergétique.

Plus récemment, Karpowership a installé un vaisseau dans le port de Nacala, au Mozambique, dans le cadre d’un accord destiné à alimenter la Zambie. Rapides, ces solutions sont néanmoins onéreuses. Dans un rapport, l’Africa Progress Panel (APP), présidé par Kofi Annan, dénonçait « le coût exceptionnellement élevé » de l’électricité produite : « Le contrat avec Karadeniz, d’une durée de dix ans, coûtera 1,2 milliard de dollars [1 milliard d’euros] au Ghana ».

Dans le cadre du plan Takkal, au Sénégal, l’achat de deux barges de 68 MW, pour un montant de 90 milliards de F CFA (137 millions d’euros), a été envisagé, puis finalement abandonné.

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