Culture

Littérature : « Le Corps de ma mère », de Fawzia Zouari

Couverture du livre. © Gallimard

Dans un récit exutoire, Fawzia Zouari raconte l'histoire de sa mère et les souffrances que cette dernière a subies dans une société patriarcale sans concession pour les femmes. Un livre salué par le comar d'or 2016.

C’est un voyage au fond de la société tunisienne auquel nous invite notre collaboratrice Fawzia Zouari dans son dernier roman, Le Corps de ma mère. « Un récit familial extraordinaire, shakespearien dans sa trame, son ampleur et son style, dont on ne sort pas indemne », préface l’écrivain algérien Boualem Sansal. En racontant sa mère, Fawzia Zouari explore « cette cache à double fond où elle a entassé ses souvenirs ». Une femme forte, autoritaire, rétive à la tendresse et qui traîne derrière elle le poids de l’enfermement.

Tunis, printemps 2007. Fawzia Zouari est au chevet de sa mère, Yamna, mourante. Elle est entourée de ses trois sœurs, Jamila et Noura, « dont maman a fait des prisonnières et des analphabètes comme elle » et Souad, qui, à l’image de son aînée, a pu aller à l’école et construire sa vie loin de l’antre maternel. Les souvenirs s’affrontent.

Une vie digne des récits des Mille et Une Nuits

Chacune des filles révèle l’un des côtés obscurs de la mère. Mais aucune ne peut se prévaloir de connaître son véritable visage, contrairement à sa bonne, Naïma, qui connaît son secret. « Parce que tu as vu et soigné mon corps, tu es devenue mon ayant droit, mon héritière », lui avait-elle déclaré un soir, avant de lui raconter sa vie, digne d’un récit des Mille et Une Nuits avec ses personnages fantasques. Grâce à Naïma, Fawzia Zouari a pu lever le voile sur l’histoire de sa mère.

Marquée par les méfaits de la polygamie

Elle découvre la vie d’une matriarche qui a éduqué ses filles à la dure, leur enjoignant de se taire, de protéger leurs hymens et de fuir les hommes. Le père de Yamna, Gadour, avait tellement d’épouses et de concubines que les habitants du village l’avaient cyniquement surnommé le « lion de la vallée ». La mère de celle-ci, Tounès, cloîtrée chez ses parents depuis l’âge de 5 ans, est morte en couches tragiquement.

Elle devait donner naissance au même moment que sa rivale Aljia, la seconde épouse de Gadour. Il n’y avait qu’une seule sage-femme dans tout le village. Et celle-ci a choisi de s’occuper d’abord de la plus jeune. En se tournant vers la plus âgée, elle découvre qu’il est trop tard.

Yamna n’hésitera pas à se montrer tête nue, couteau à la main pour éviter que son époux se marie à nouveau

Au chevet de sa mère à l’agonie, Yamna a recueilli sa dernière parole : « Tu ne laisseras point rentrer chez toi une concubine. » C’est alors qu’une guerre « larvée, silencieuse, mortelle » opposa la fillette à Aljia, qu’elle tenait pour responsable de la mort de sa mère et de son bébé. Plus tard, lorsqu’elle épouse Farès, elle vit dans la hantise que ce dernier ne prenne une seconde épouse.

Pour l’en empêcher, elle multiplie les stratagèmes et n’hésitera pas à se montrer tête nue, couteau à la main, face à un convoi d’hommes venant obtenir son aval pour que son mari se remarie. « Osez me demander ce que vous voulez me demander et je vous saignerai comme un mouton de l’Aïd ! » a-t-elle hurlé.

Rester l’unique aimée de son époux est le seul impératif qui aura guidé la vie de Yamna et que ses enfants n’auront pas compris. « Eux qui cherchaient seulement chez elle l’insigne de la mère l’ont privée de l’insigne de l’amante », avoue Fawzia Zouari, qui finit par comprendre pourquoi sa mère, une fois son mari décédé, s’est éprise de son gardien d’immeuble. « Si Yamna est tombée amoureuse à plus de 90 ans, c’est pour faire un pied de nez au siècle ancien. »

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Le corps de ma mère, présentation de Boualem Sansal, éditions Gallimard.

 

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