Politique

Harcèlement sexuel : puisqu’ils vous disent qu’il n’y a pas mort d’homme !

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Par  Clarisse Juompan-Yakam

©Christophe Morin/IP3/MAX PPP

© ©Christophe Morin/IP3/MAX PPP

Devinette. « Dans l’hémicycle, il ne me quitte des yeux que pour me renvoyer le même SMS depuis mon élection : « Tu m’excites. » » De qui sont ces propos ?

De l’une des huit victimes présumées de Denis Baupin, député écologiste français mis en cause pour harcèlement sexuel contraint de démissionner de la vice-présidence de l’Assemblée nationale ? Non. D’une députée ivoirienne, excédée par l’un de ses collègues. Dans le graveleux, il n’y a pas de petit ou de grand pays. Le harcèlement sexuel – et sexiste – est partout, dans tous les milieux, dans toutes les sociétés.

Les journalistes, cibles des politiques africains

Sur le continent, dans la sphère politique notamment, le tragique le dispute parfois au loufoque : le Libyen Mouammar Kadhafi, accusé de tentative de viol par la journaliste française Mémona Hintermann ; un ex-président ghanéen en peignoir, fonçant sur sa proie – encore une journaliste – dans les couloirs d’un hôtel de Tokyo, lors d’une visite officielle… Une ex-journaliste de Jeune Afrique évoque, elle, un homme politique béninois en campagne qui disait rêver d’elle en « mascotte de [son] parti », félicitant notre hebdomadaire de « recruter des collaboratrices avec un si joli cul ».

Ecrasées par le pouvoir de mâles dominants qui se vantent de faire et défaire les carrières

Une de nos collaboratrices se souvient d’un tonitruant « Laisse-moi ouvrir ta cage ! » lancé par un responsable guinéen qui s’offusquait de sa froideur alors qu’il ne demandait qu’à « partager ses jours off » avec elle. Toujours en Guinée, le capitaine Dadis Camara, chef de la junte, avait reçu une autre journaliste de J.A. vautré dans son lit, en petite tenue. Il y a aussi cet ex-secrétaire général de la présidence gabonaise, prétendument disponible seulement après 18 heures, se juchant sur les accoudoirs du siège de sa visiteuse…

Et ça, c’est la version soft, réservée aux journalistes venues de l’étranger. Sur place, elles sont écrasées par le pouvoir sans limites de mâles dominants qui se vantent de faire et défaire les carrières. Une présentatrice de journal télévisé fait état d’un minimum de trois convocations hebdomadaires au cabinet d’un ministre de l’Information, sous des motifs plus farfelus les uns que les autres, mais toujours pour la lutiner et tenter de la forcer.

Un permis de posséder normalisé

Il lui a même élégamment proposé de lui montrer son « quatre-tuyaux », sans doute une version africaine du « bâton de berger ». Mais le plus sidérant, selon elle, c’est la réaction de ses collègues, qui l’accusent de jouer les mijaurées et les intégristes de la vertu. Elle devrait pourtant s’honorer d’avoir tapé dans l’œil d’un homme important et profiter de l’ascenseur social qui lui est ainsi offert !

On les laisse faire, et eux finissent par trouver ça normal.

C’est triste, mais l’extrême pauvreté de nos sociétés octroie aux hommes de pouvoir un permis de posséder, êtres et objets : pour une qui dit non, dix autres cèdent. Ils n’ont pas le sentiment d’être tout-puissants : ils le sont. On les laisse faire, et eux finissent par trouver ça normal. D’autant qu’on s’amuse indulgemment de leurs gaudrioles, arguant qu’il n’y a pas mort d’homme, ce qui annihile toute réflexion. Rares sont les femmes qui osent témoigner ouvertement de ces dérives, qu’il s’agisse d’allusions appuyées ou d’agressions réelles.

Quant à porter plainte, les victimes n’y pensent même pas. Comme si personne ne pouvait rien y faire. Or, même en Afrique, le harcèlement sexuel ne peut être assimilé à une catastrophe naturelle face à laquelle on est démuni.

L’éducation et la communication, premiers pas vers la solution

On ne peut pas faire disparaître les violences sexuelles et sexistes, mais on peut progresser sur le sujet. Par exemple, en admettant que le problème existe, en encourageant les victimes à en parler. Comme le dit la féministe française Caroline De Haas, « il faut montrer à ces femmes que leur parole est soutenue dans la société ». Mais il faut aussi mieux éduquer. Nos pays organisent des campagnes de communication pour inciter au port du préservatif ; le sujet est pris au sérieux, et c’est très bien.

Nous pouvons en élaborer d’autres pour stopper toutes les violences sexuelles et sexistes. Ainsi, en France, seules 10 % des femmes victimes d’agression ou de harcèlement sexuels portent plainte. Et parfois, des magistrats requalifient un viol en agression sexuelle, une agression en harcèlement… Le chemin sera long.

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