Société

Rwanda : les tueurs du génocide sont parmi nous

Une cour d’assises française juge deux Rwandais suspectés de génocide, au titre de la compétence universelle. Pour la deuxième fois en vingt-deux ans… Le moins que l’on puisse dire, c’est que ni la justice internationale ni les pays tiers n’ont brillé par leur empressement à débusquer et à punir les coupables.

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Mis à jour le 19 mai 2016 à 14:39

Au Mémorial du génocide, à Kigali, le 5 avril 2014 : 20e anniversaire du massacre. © CHIP SOMODEVILLA/GETTY IMAGES

Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense du surnom dont son couple est affublé par les médias – « les Klarsfeld du génocide contre les Tutsis » -, Alain Gauthier réfute cette flatteuse comparaison avec modestie. « C’est une formule de journaliste, même s’il est vrai que nos combats présentent des similitudes », répond cet enseignant retraité qui, avec son épouse, Dafroza, a fondé en 2001 le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR).

Depuis 1997, avant même la création de l’association, Alain et Dafroza Gauthier – dont la famille a été exterminée – traquent sans relâche les présumés génocidaires rwandais présents dans l’Hexagone. À eux seuls, ils sont à l’origine de vingt-deux procédures sur les vingt-huit (concernant le Rwanda) actuellement pendantes devant le pôle Génocide et crimes contre l’humanité du tribunal de grande instance de Paris.

Un appareil judiciaire jugé lent

Depuis ce 10 mai, tous deux ont pris leurs quartiers à Paris. Pour la deuxième fois en vingt-deux ans, une cour d’assises française se penche sur le génocide perpétré en 1994 au Rwanda, au titre de la compétence universelle. Deux anciens bourgmestres de la commune de Kabarondo doivent y comparaître pendant huit semaines. Accusés d’avoir incité et participé au génocide contre les Tutsis, Tito Barahira et Octavien Ngenzi nient les faits qui leur sont reprochés.

Pour Alain Gauthier, la satisfaction de voir la justice française, longtemps passive, amorcer une mue ne saurait occulter qu’après vingt années de traque « le fardeau est extrêmement lourd à porter ». « C’est éprouvant physiquement et psychologiquement : il faut faire face au déni des présumés génocidaires et aux insinuations des avocats de la défense », soupire-t-il. Faire face aux frais de justice aussi : pour le seul procès Barahira-Ngenzi, le CPCR, partie civile, doit rassembler 180 000 euros pour régler les honoraires de ses avocats.

Si la création d’un pôle judiciaire spécialisé a représenté une avancée tangible, Alain Gauthier déplore le manque d’effectifs qui entrave son efficacité. Beaucoup de dossiers ouverts, deux procès seulement. Il est vrai qu’en France l’impunité des Rwandais soupçonnés d’avoir participé au génocide a longtemps été la règle.

Coupables mais protégés

Novembre 1999. Des policiers se présentent dans une tour du 13e arrondissement de Paris, au domicile d’Augustin Ngirabatware. Domicilié en France avec femme et enfants, ce quadragénaire, ministre rwandais du Plan de 1990 à 1994, est sous le coup d’un mandat d’arrêt émis trois mois plus tôt par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Membre influent du MRND, le parti présidentiel, fondateur et actionnaire de la Radio Télévision libre des Mille Collines (RTLM) – le principal média de propagande des extrémistes hutus -, et surtout ministre du gouvernement intérimaire qui a supervisé le génocide d’avril à juillet 1994, Ngirabatware est alors l’un des principaux génocidaires recherchés par la justice internationale.

Pendant plusieurs années, son nom et sa photo figureront sur une liste du département d’État américain, semblable aux affiches autrefois placardées dans le Far West : « Wanted » (« recherché »). Mise à prix : jusqu’à 5 millions de dollars pour quiconque contribuerait à sa capture.

Mais, ce matin de novembre 1999, Augustin Ngirabatware s’est volatilisé. Manifestement, il a bénéficié d’une fuite et pris la poudre d’escampette avant la descente de police. L’homme a de l’entregent. Son avocat de l’époque, Michel Aurillac, est un ancien ministre de la Coopération de Jacques Chirac. Son beau-père, Félicien Kabuga – toujours en fuite aujourd’hui -, est considéré comme le principal financeur du génocide.

En outre, Ngirabatware est le détenteur d’un passeport gabonais complaisamment délivré par les autorités de Libreville en 1996. Grâce au zèle déployé à son profit par le Quai d’Orsay et par l’OCDE, ce génocidaire présumé a pu circuler librement entre l’Afrique et la zone Schengen de 1997 à 1999. Jusqu’à ce que le mandat d’arrêt le visant l’oblige à disparaître dans la nature.

Huit années supplémentaires seront nécessaires avant que la police allemande, alertée par les enquêteurs du TPIR, ne finisse par l’appréhender à Francfort, en 2007, avant de le transférer à Arusha l’année suivante. En 2014, il sera condamné en appel à trente années de prison.

Passez votre souris sur cette affiche officielle du TPIR pour avoir plus d’informations sur trois des huit hommes recherchés par la justice internationale pour crimes de génocide au Rwanda. En cas d’arrestation, ces suspects devraient être jugés par le Mécanisme pour les tribunaux internationaux qui a pris la suite du TPIR, à Arusha. 

Comme Augustin Ngirabatware, plusieurs dizaines d’anciens hauts responsables de l’appareil génocidaire rwandais qui avaient fui leur pays en 1994 ont fini par rendre des comptes, en dépit des protections dont ils bénéficiaient. Le TPIR, qui a débuté ses procès en 1997, avait pour mission de juger les principaux planificateurs et organisateurs de l’extermination des Tutsis. Un temps réfugiés au Kenya, au Cameroun, au Gabon, en RD Congo ou en Zambie, ceux-ci ont été cueillis les uns après les autres avant d’être extradés vers le centre de détention du TPIR, à Arusha. Sur la liste des personnes recherchées par la justice onusienne, huit sont toujours en fuite.

Remises de peine et acquittements : une justice peu performante

À l’heure de fermer définitivement ses portes, le 31 décembre 2015, le tribunal ad hoc de l’ONU affichait un bilan mitigé : 61 condamnations et 14 acquittements. « Un gouffre financier pour des jugements parfois choquants », résume Alain Gauthier. C’est ainsi que le colonel Théoneste Bagosora, considéré comme le principal instigateur du génocide, aura vu sa peine ramenée en appel à 35 ans de prison, après une condamnation à la perpétuité en première instance. Quant à Protais Zigiranyirazo, lui aussi considéré comme l’un des « cerveaux » du crime, il a été purement et simplement acquitté en appel.

Alain et Dafroza Gauthier, à leur arrivée au tribunal de Paris, le 10 mai. À dr. (dessin), les deux accusés, Tito Barahira et Octavien Ngenzi. © Gonzalo Fuentes/REUTERS

Alain et Dafroza Gauthier, à leur arrivée au tribunal de Paris, le 10 mai. À dr. (dessin), les deux accusés, Tito Barahira et Octavien Ngenzi. © Gonzalo Fuentes/REUTERS

La plupart des personnes condamnées au Rwanda étaient des exécutants. Les planificateurs sont en Europe, explique Jean Damascène Bizimana

S’il n’aura fallu que cent jours aux autorités rwandaises de l’époque pour exterminer près de 1 million de Tutsis, le « rendement » de la justice internationale, vingt-deux ans après le drame, est nettement moins performant. Certes, au nom du principe de compétence universelle, plusieurs pays se sont substitués à la justice rwandaise et au TPIR, apportant leur contribution à la lutte contre l’impunité. En Belgique, au Canada, aux Pays-Bas, en Suède, en Suisse, en Norvège, des génocidaires ont été jugés, et le plus souvent condamnés. Des procès au compte-gouttes, qui sont pourtant loin de satisfaire les rescapés et les associations.

« La plupart des personnes condamnées au Rwanda étaient des exécutants. Les planificateurs sont en Europe », rappelle Jean Damascène Bizimana, le secrétaire exécutif de la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG). Or, selon le responsable de cette institution rwandaise, « la coopération des États concernés n’est pas satisfaisante ». Au cours de ces trois dernières années, pas moins de 354 mandats d’arrêt internationaux ont été émis par le Rwanda. « Seules une dizaine de personnes ont été arrêtées, alors qu’on sait où se trouvent la plupart d’entre elles », déplore Jean Damascène Bizimana.

Image173144.jpg © BENOIT PEYRUCQ/AFP

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« Quand on connaît la densité [du maillage] de l’administration rwandaise de l’époque, il semble évident que de nombreux fonctionnaires impliqués dans l’encadrement du génocide sont toujours dans la nature », analyse Maria Malagardis, auteure de Sur la piste des tueurs rwandais (éd. Flammarion), un livre consacré à la croisade judiciaire des Gauthier.

De Paris à Bruxelles, « certains ont modifié leur nom, d’autres ont acquis le statut de réfugié ou la nationalité de leur pays d’accueil, devenant ainsi insoupçonnables », estime cette journaliste. En s’installant dans la banlieue de Toulouse, Tito Barahira avait changé de patronyme.

« Justice n’a pas été faite », s’indigne Révérien Rurangwa-Muzigura, auteur de Génocidé, un livre-témoignage paru en 2006 aux Presses de la Renaissance. Unique rescapé d’une famille de plus de quarante personnes, il dénonce le deux poids deux mesures d’une communauté internationale prompte à extrader les jihadistes, mais qui renâcle à lever le petit doigt face aux bourreaux de son peuple. En France, la Cour de cassation s’oppose systématiquement à extrader des suspects vers Kigali. « En s’abstenant de rendre la justice, la communauté internationale nous abandonne une nouvelle fois », déplore-t-il.

De fait, comme en 1994, le Rwanda n’a pu compter que sur lui-même pour juger les auteurs de ce crime inédit, fondé sur l’embrigadement et la participation d’une large proportion de la population hutue. Pour ce faire, Kigali a réhabilité en 2002 les juridictions traditionnelles gacaca afin de juger sur les collines, dans un contexte communautaire, les personnes soupçonnées d’avoir pris part à cette sanglante « saison de machettes ».

Avec un bilan édifiant – 1,9 million d’affaires jugées en dix ans – et une justice alternative qui a parfois suscité les critiques d’organisations de défense des droits de l’homme. « On peut toujours épiloguer sur les imperfections des gacaca, il était urgent d’agir afin de rendre la justice et de vider les prisons », analyse le plasticien sud-africain Bruce Clarke, membre du conseil d’administration du CPCR et compagnon de route des rescapés rwandais.

« Oublient-ils que le temps joue contre nous ? se désole Révérien Rurangwa-Muzigura. Les survivants vieillissent, des femmes violées lors du génocide meurent du sida pendant que leurs bourreaux savourent leur impunité ». Amer, il se souvient que les tueurs hutus avaient même prévu cette issue : « Quand ils nous massacraient, ils nous lançaient que jamais il ne serait possible de juger tout un peuple ».

TPIR, gacaca et compétence universelle

TPIR, gacaca et compétence universelle