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Cet article est issu du dossier «São Tomé-et-Prìncipe : grandeur nature»

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Politique

Patrice Trovoada : « Pour bien vivre à São Tomé, il ne nous faut que 250 millions de dollars par an »

Dans son bureau, à la primature, le 16 avril. © VINCENT FOURNIER/J.A.

Comment éradiquer la pauvreté, attirer les investisseurs et ne plus dépendre à 95 % de l'aide publique étrangère ? Voilà quelques-uns des chantiers auxquels s'attelle le Premier ministre de São Tomé-et-Príncipe, Patrice Trovoada.

Né à Libreville, au Gabon, prénommé Patrice Emery en hommage à Lumumba, fier de ses racines bantoues, marié à une Malienne, musulman dans un pays où plus de 70 % de la population est catholique, il est ambitieux et se relève à chaque fois qu’il trébuche. Patrice Emery Trovoada, 54 ans, est Premier ministre pour la troisième fois… depuis 2008.

Président de l’Action démocratique indépendante (ADI) et grand vainqueur des législatives de 2014 , il a jusqu’à octobre 2018, date du prochain renouvellement de l’Assemblée nationale, pour transformer son pays et le sortir de la pauvreté.

Hier, on l’appelait « le gamin », pour le distinguer de son père, Miguel, qui présida l’archipel de 1991 à 2001. Aujourd’hui, il refuse d’être considéré comme son prolongement politique. Et veut être « Patrice », tout simplement. Le Premier ministre cultive un style sobre, se déplace sans sirène ni motards, aime les visites impromptues sur le terrain, notamment dans les administrations. Il interroge, vérifie, critique, s’agace, donne des instructions.

Quand les déshérités le reconnaissent dans la rue, ils scandent son prénom et viennent lui parler de leurs soucis quotidiens. Trovoada ne se dérobe pas. Il répond à leurs questions. Et à celles de J.A.

Jeune Afrique : À la suite de ce que vous avez qualifié de « coup d’État parlementaire », vous avez perdu le pouvoir fin 2012 et vous vous êtes « exilé » pendant près de deux ans au Portugal. Comment expliquez-vous le succès de l’ADI aux législatives de 2014 ?

Patrice Trovoada : Depuis dix ans, mon parti a progressé de façon régulière. Nous n’avions plus aucun siège en 2002. Nous sommes passés à 11 députés aux législatives de 2006, à 26 en 2010, puis à 33 en 2014. Si vous étudiez la sociologie électorale, vous verrez que ce sont les pauvres qui votent pour l’ADI, en milieu rural comme en milieu urbain.

Mon discours et ma vision, qui n’ont pas varié avec le temps, ont été contrariés plusieurs fois de manière injuste, ainsi que l’ont estimé les Santoméens. En 2008, j’ai été appelé à diriger un gouvernement de coalition. Trois mois plus tard, mes « partenaires » déposaient une motion de censure ! L’attitude de ces politiciens a déçu la population.

De même en 2012 : alors que j’étais à la moitié de mon mandat, le président Manuel Pinto da Costa et les partis d’opposition ont lancé une procédure anticonstitutionnelle contre moi. Pendant une semaine, des manifestations de soutien à mon gouvernement ont été organisées un peu partout. En vain. Résultat, deux ans plus tard, le peuple m’a donné la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Vos rapports avec le président se sont-ils améliorés ?

Tout se passe bien. Il faut avoir le sens de l’État et une grande maturité pour qu’une cohabitation fonctionne. Le président Pinto a l’âge de mon père. Il pourrait donc l’être. Nous avons l’un comme l’autre le devoir de respecter les mandats que nous avons reçus. Ils ne nous ont pas été donnés pour que nous passions notre temps à nous chamailler.

Quel discours tenez-vous aux pauvres ?

On ne peut résoudre leurs problèmes en faisant abstraction du reste… Le pays a tout autant besoin de hiérarchiser ses priorités que de justice sociale. Nous nous sommes attaqués à la question de l’accès à l’eau et à l’électricité. Lorsque je me rends dans nos villages, je demande aux habitants ce qui est prioritaire à leurs yeux. Souvent, ils répondent : « La télévision. » Sous-entendu : « L’électricité. » Ils veulent sortir de leur isolement pour participer à la mondialisation et, tout simplement, exister eux aussi.

Aujourd’hui, le pays est en passe d’être électrifié à 100 %, des projets structurants ont été lancés afin que 90 % de la population accède à l’eau potable, et des points d’accès libre à l’internet ont été installés dans plusieurs villages. Les minima sociaux ont été relevés.

Un salaire minimum a été fixé [en vigueur depuis le 1er janvier, il est de 1,1 million de dobras, soit environ 45 euros pour le secteur public, de 35 euros pour le privé et de 53 euros pour les grandes entreprises]. Reste à engager des réformes et à créer une économie productrice de richesse.

Qu’en est-il du climat des affaires ?

Il n’est pas des plus mauvais. On peut créer une société en vingt-quatre heures et ouvrir un compte bancaire en à peine quarante-huit heures. La prochaine étape sera de pouvoir créer une entreprise en ligne. Enfin, l’indépendance de la justice est réelle. Nous voulons cependant mettre en place un organe chargé de l’inspection des juges pour décourager toute tentative de corruption.

Reste à remplir certaines conditions de base, car rien ne peut fonctionner dans un pays sans électricité, sans stabilité politique et sans paix sociale. Il faut fournir de l’énergie aux opérateurs économiques et à la population, en étendant le réseau pour approvisionner de plus en plus de foyers, y compris les plus pauvres. Encore faut-il que ces derniers aient les moyens de payer leurs factures !

Il faudrait revoir la fiscalité à la baisse, améliorer la sécurité juridique des investissements, diminuer le poids de la bureaucratie, etc.

Comment comptez-vous résoudre l’équation ?

Notre priorité est de fournir de l’électricité à tous. Pour le moment, elle est à 100 % d’origine thermique, mais, à partir de 2017, nous nous tournerons vers les énergies renouvelables. L’objectif est que 40 % de notre production d’énergie viennent du solaire et de l’hydraulique, pour parvenir progressivement au tout-renouvelable. Ce processus va permettre d’abaisser le prix de l’électricité.

Mais, pour que les investisseurs s’y retrouvent, il faudra aussi revoir la fiscalité à la baisse, améliorer la sécurité juridique des investissements, diminuer le poids de la bureaucratie, etc. C’est la seule façon d’être attractif.

Par ailleurs, pour bien vivre, São Tomé n’a besoin « que » d’un budget de 250 millions de dollars par an. Pour sortir de la pauvreté et ne plus dépendre à 95 % de l’aide publique étrangère, il nous faut une vraie vision économique. C’est ce que nous avons souligné lors de la première conférence internationale des investisseurs et partenaires de São Tomé-et-Príncipe [STeP IN, en octobre 2015, à Londres].

Nous nous sommes adressés à la fois au secteur privé et au secteur public. Tout bon projet trouve les moyens de sa concrétisation…

Certains investisseurs créent des entreprises dans l’archipel et obtiennent des cartes de résidents fiscaux sans y habiter. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?

Nous allons rectifier le tir afin de nous protéger, grâce notamment à la gouvernance électronique. Nous avons signé un accord stratégique de coopération en ce sens avec l’Estonie. Il ne faudrait pas que l’on s’imagine que São Tomé-et-Príncipe est un État voyou qui pratique l’offshore et que nous perdions notre crédibilité !

En juillet, votre pays prendra la tête du secrétariat exécutif de la Communauté des pays de langue portugaise [CPLP, lire ci-contre]. Est-ce important pour vous ?

Bien sûr. Au-delà du prestige que cela confère, nous chercherons à mettre l’accent sur les relations économiques. L’avantage de la CPLP est que la prise de décision y est rapide.

Nous avons exprimé notre volonté d’établir un partenariat spécial avec la Cedeao.

Le Brésil et le Portugal veulent que la peine de mort soit abolie dans tous les pays membres de la CPLP. Ils visent la Guinée équatoriale. Quelle est votre position ?

Elle est très claire. Il faut supprimer la peine capitale. Cela dit, c’est à nous de convaincre la Guinée équatoriale. Ce ne sera pas facile. Il est important que l’on sache pour quelles raisons elle continue à l’appliquer. Quand nous aurons entendu ses arguments, nous lui ferons comprendre qu’il y a d’autres voies possibles. Si nous formons une communauté, c’est que nous défendons des valeurs et des principes communs.

Que vous inspirent les organisations régionales africaines ?

La Ceeac ne marche pas. La Cedeao fonctionne beaucoup mieux. Un pays comme le nôtre a besoin d’une organisation économique dynamique, c’est pourquoi nous avons exprimé notre volonté d’établir un partenariat spécial avec la Cedeao.

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