Politique

Osman Saleh, chef de la diplomatie érythréenne : « Les droits de l’homme ne sont pas notre priorité »

Au siège de J.A., fin avril. « Nous sommes victimes d'une longue campagne de diffamation ! » © VINCENT FOURNIER/J.A.

Peu lui importe que l'Érythrée n'ait pas bonne presse. Le ministre des Affaires étrangères, Osman Saleh, est convaincu que son pays fait l'objet de critiques injustes et qu'il peut encore attirer des investisseurs.

Rares sont les occasions de rencontrer des responsables érythréens. Le passage d’Osman Saleh dans nos locaux parisiens, lors de sa tournée en Europe, fin avril, a donc permis de lever un coin du voile qui recouvre l’Érythrée.

Ministre de l’Éducation pendant quatorze ans, depuis l’indépendance du pays (arrachée à l’Éthiopie en mai 1993) jusqu’à sa nomination aux Affaires étrangères, en avril 2007, Osman Saleh, 68 ans, est « évidemment » membre du Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ), le parti unique fondé en 1994 par Issayas Afewerki, président depuis vingt-trois ans. Il a la délicate mission de diriger la diplomatie de l’un des États les plus fermés de la planète.

Le processus de démocratisation annoncé en 1997 est en effet resté au point mort depuis la guerre contre l’Éthiopie (mai 1998-mai 2000), et le régime a instauré en 2002 un service national à durée illimitée qui fait fuir sa jeunesse. Il est critiqué par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui, en juin 2015, a souligné des violations des droits de l’homme « systématiques et à grande échelle » et maintient l’embargo contre l’Érythrée, qu’il accuse notamment de soutenir les Shebab somaliens.

De son côté, le HCR a attiré l’attention de la communauté internationale sur l’exode massif des jeunes Érythréens : en 2015, selon l’organisme onusien, ils sont près de 48 500 à avoir déposé une demande d’asile dans un pays étranger.

Osman Saleh affirme que ce mouvement a ralenti et que le gouvernement a pris des mesures pour améliorer la situation économique du pays, qui, pour le moment, tire une grande partie de ses revenus de la diaspora prorégime. Son objectif ? Dénoncer « les campagnes de désinformation » – qu’il dit orchestrées par l’Éthiopie et les États-Unis – pour tenter de donner une autre image de son pays et, si ce n’est séduire, du moins convaincre quelques bailleurs de fonds internationaux d’investir dans son développement.

Jeune Afrique : N’est-il pas difficile d’être chef de la diplomatie d’un pays aussi critiqué que le vôtre sur la scène mondiale ?

Osman Saleh : Nous faisons l’objet de nombreuses critiques, c’est vrai. Le monde oublie que nous sommes nés dans la douleur et que nous souffrons toujours, puisque, aujourd’hui encore, l’Éthiopie occupe une partie de notre territoire.

C’est donc uniquement la faute de l’Éthiopie si vous êtes la cible de reproches et de sanctions de la part de la communauté internationale ?

Ce n’est pas ce que j’ai dit. Et le problème que nous avons avec Addis-Abeba n’est évidemment pas le même que celui que nous avons avec les ONG, qui ne comprennent pas que nous voulons être maîtres de nos projets de développement. Elles peuvent rester si elles respectent nos lois et ne cherchent pas à se substituer au gouvernement. Certaines, d’ailleurs, l’ont compris. Mais si cela ne leur convient pas, alors elles sont libres de partir.

Nous n’avons aucune relation avec Addis-Abeba car l’Éthiopie occupe toujours une partie de notre territoire

Pourquoi la question frontalière demeure-t-elle source de tensions entre l’Érythrée et l’Éthiopie ?

Cette question n’a plus lieu d’être, puisque la frontière a été officiellement définie par la commission mise en place par nos deux pays [l’Eritrea-Ethiopia Boundary Commission], puis ratifiée en 2002 par notre président et par le Premier ministre éthiopien. Sauf que, depuis, l’armée éthiopienne n’a pas bougé. Et personne n’a vraiment fait pression sur Addis-Abeba. Pas plus l’ONU que l’UE, l’UA ou les États-Unis, pourtant tous garants de l’accord. Aujourd’hui, tout est gelé.

Avez-vous des relations avec Addis-Abeba ?

Aucune ! Pour que nos pays établissent des relations, l’Éthiopie doit d’abord appliquer l’accord qu’elle a accepté. Elle ne parle que de dialogue, de négociations, mais pourquoi discuter encore de décisions qui ont déjà été prises ?

Tout ce que l’on nous reproche est uniquement fondé sur des allégations mensongères.

Vous avez aussi un sérieux différend frontalier avec Djibouti…

Sur cette question, nous sommes dans un processus de médiation avec le Qatar. Nous venons de relâcher sept prisonniers de guerre djiboutiens, et je pense pouvoir dire que nos problèmes bilatéraux sont en voie d’être résolus. Depuis 2008, nous faisons l’objet de sanctions de la part de l’ONU sur ce dossier, alors que nous avons montré notre bonne volonté en retirant nos troupes pour laisser la place aux soldats qataris [en juin 2010].

Avez-vous le sentiment d’être injustement traité par la communauté internationale ?

Tout à fait. Tout ce que l’on nous reproche est uniquement fondé sur des allégations mensongères. Sur la question de Djibouti comme sur celle de notre prétendu soutien aux Shebab somaliens. Nous ne disposons pas de 2 000 soldats en Somalie, contrairement à ce qu’affirment l’Éthiopie et les États-Unis. C’est faux ! Il n’y a donc aucune raison valable de sanctionner notre pays.

Qui vous soutient sur ces dossiers ?

Même si personne ne fait rien, tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que l’Éthiopie occupe une portion du territoire érythréen. Nous avons de bonnes relations avec de nombreux pays en Afrique, en Europe et dans le monde arabe. Nos échanges sont excellents avec la Chine, l’Inde et la Russie… En fait, nous ne sommes isolés que des États-Unis.

Et l’UA ?

Elle ne prend aucune décision, ne lance aucune action et n’a jamais rien tenté pour obliger l’Éthiopie à rentrer dans ses frontières.

Que répondez-vous à ceux qui vous attaquent sur la question des droits de l’homme, dossiers accablants à l’appui ?

Que cette question n’est pas une priorité en Érythrée, alors que le pays doit faire face au fanatisme, au terrorisme et à la piraterie maritime. Nous sommes occupés par l’Éthiopie ; nous sommes sanctionnés sur la base de mensonges concernant d’une part Djibouti, d’autre part les Shebab ; le Yémen, à moins de 50 km de nos côtes, est en feu ; Daesh et Al-Qaïda sont à nos portes… Qu’on nous aide d’abord à résoudre ces problèmes avant de venir nous demander des comptes et de nous placer sous l’observation du Conseil des droits de l’homme !

Pourtant, l’Érythrée est considérée comme l’un des États les plus fermés de la planète. Beaucoup de jeunes quittent le pays chaque semaine pour fuir vers l’Europe ou le Moyen-Orient…

C’est une conséquence directe de l’occupation de notre pays et des sanctions internationales que l’on nous impose. Pendant longtemps, il n’y avait pas d’emploi, car il n’y avait pas d’investisseurs. Mais les choses changent. Avant, 1 500 personnes franchissaient la frontière chaque jour. Aujourd’hui, on en compte à peine une centaine. Nos jeunes ne doivent plus chercher à partir. Le gouvernement travaille jour et nuit pour améliorer la situation économique du pays et les conditions de vie de la population. Et, pour cela, il faut soigner le mal à la racine.

Notre pays est stable et sa population vit en harmonie et dans la paix.

C’est la raison pour laquelle vous êtes en tournée en Europe ?

Entre autres. Nous venons de rencontrer les représentants d’une dizaine de pays européens en Finlande, et les discussions ont été très fructueuses, notamment en matière d’échanges économiques. Pour faire venir les investisseurs, nous devons leur montrer qui nous sommes et démontrer que ce qui a été propagé sur notre compte est faux. Notre pays est stable et sa population vit en harmonie et dans la paix.

C’est très loin de l’image que le reste du monde a de l’Érythrée

Nous sommes victimes d’une longue campagne de diffamation. Pourquoi personne ne dit jamais rien des agissements de l’Éthiopie contre ses propres populations ?

Peut-on imaginer un nouveau destin commun entre l’Éthiopie et l’Érythrée ?

Si les Éthiopiens se retirent de notre sol, alors nous pourrons tisser des relations solides. Nous y sommes prêts.

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