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Cet article est issu du dossier «São Tomé-et-Prìncipe : grandeur nature»

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Politique

São Tomé-et-Prìncipe : le changement, c’est tout le temps

Le front de mer de São Tomé, la capitale. © VINCENT FOURNIER/J.A.

D'alternance en cohabitations, la vie politique santoméenne ne manque pas d'animation. À l'approche de la présidentielle, dont le premier tour a été fixé au 16 juillet, majorité et opposition fourbissent leurs armes. Qui les représentera ?

C’est clair comme de l’eau de roche. À São Tomé, le président arbitre et le Premier ministre gouverne, et cela depuis un moment. Tout commence au lendemain de l’indépendance, en 1975, lorsque Manuel Pinto da Costa, secrétaire général du Mouvement de libération de São Tomé-et-Príncipe (MLSTP) à l’époque du parti unique, devient le premier président élu.

Il le restera jusqu’aux élections libres de 1991. Celles-ci permettront aux Santoméens d’étrenner une nouvelle Constitution, d’expérimenter la démocratie et de choisir pour chef de l’État Miguel Trovoada, qui enchaîne deux quinquennats.

Août 2011. De retour en politique, Manuel Pinto da Costa est à nouveau élu à la tête de l’archipel, cette fois en tant que candidat indépendant. Mais il est aujourd’hui contraint de composer avec le fils de son ancien rival, Patrice Emery Trovoada, président de l’Action démocratique indépendante (ADI, centre droit), qu’il était parvenu à évincer de la primature en décembre 2012, mais qu’il a dû réintégrer dans ses fonctions fin novembre 2014, après que l’ADI eut remporté les législatives (lire encadré).

Entre les deux hommes, on s’en doute, ce n’est pas le grand amour. Habitués à cohabiter, ils font contre mauvaise fortune bon cœur et se rencontrent tous les quinze jours à la présidence, où le Premier ministre rend compte au chef de l’État de la marche du pays. Le rituel est quasi immuable.

L’espoir d’une cohabitation pour l’opposition

Manuel Pinto da Costa et Patrice Trovoada conversent dans les jardins du palais, tandis que leurs collaborateurs les suivent de loin, en retenant leur souffle. Pourtant il n’y a jamais de clash, chacun veillant à se comporter en gentleman.

Pour eux comme pour toute la classe politique, la prochaine présidentielle, dont le premier tour doit se tenir le 16 juillet, revêt une importance particulière. Grand perdant des législatives de 2014, le Mouvement de libération de São Tomé-et-Príncipe – Parti social-démocrate (MLSTP-PSD), émanation de l’ex-parti unique, brûle de prendre sa revanche.

Puisque l’ADI est majoritaire au Parlement jusqu’aux législatives d’octobre 2018 et tient les rênes du gouvernement, Aurélio Martins, président du MLSTP-PSD depuis 2011, espère que le candidat désigné par son parti accédera à la magistrature suprême. Reconduisant ainsi la cohabitation, qu’il considère comme « un gage d’équilibre des pouvoirs et un facteur de stabilité pour le pays ».

Lors de sa convention, début avril, le MLSTP-PSD a désigné son candidat. Ou plutôt sa candidate : Maria das Neves. Une économiste de 58 ans, formée à Cuba – qui fut notamment ministre des Finances et Première ministre de 2002 à 2004 -, qu’Aurélio Martins présente comme « une indépendante qui a sollicité le soutien du MLSTP-PSD ».

Le gouvernement ne propose pas une idée claire et précise sur l’avenir du pays !, Aurélio Martins

Bien que n’étant plus membre du parti, Pinto da Costa n’approuve pas ce choix. Et il n’est pas exclu qu’il se porte lui-même candidat, malgré ses 78 printemps, même si certains estiment qu’il devrait prendre sa retraite.

Principal leader de l’opposition, Aurélio Martins, 49 ans, ancien journaliste de radio et homme d’affaires, avait été éliminé dès le premier tour de la présidentielle en 2011, où il n’avait réuni que 4,04 % des suffrages, loin derrière Maria das Neves, quatrième avec 14 %. Il semble en avoir tiré les conséquences.

« Nous sommes dans une phase de réorganisation des structures de base du parti, explique-t-il. Les législatives de 2014 ont été un indicateur. Nous continuons de réfléchir à de nouvelles stratégies pour aborder les futures échéances et gagner des militants. » Interrogé sur le bilan du Premier ministre, le président du MLSTP-PSD n’est pas tendre : « Le gouvernement ne cesse de faire de la propagande, de parler de sa « vision 2030 », censée transformer le pays en un Dubaï africain. On y cherche en vain une idée claire et précise sur l’avenir du pays ! » maugrée-t-il.

 VINCENT FOURNIER ZZZ/J.A.

VINCENT FOURNIER ZZZ/J.A.

Du côté de l’ADI, on observe une certaine décontraction. Fort de sa majorité absolue au Parlement, le parti est assuré de rester au pouvoir jusqu’aux prochaines législatives.

Après la présidentielle, Trovoada n’exclut d’ailleurs pas d’ouvrir le gouvernement à des personnalités extérieures. Ce qui n’enthousiasme guère Martins : « Faire partie d’un gouvernement d’ouverture n’est pas notre objectif », rétorque-t-il.

Pour le Premier ministre, l’idéal serait de voir accéder à la tête du pays un homme qui partage ses vues. En l’occurrence, Evaristo Carvalho, vice-président du parti et président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, sur lequel l’ADI a jeté son dévolu.

À 73 ans, Carvalho a une grande expérience politique : Premier ministre de Miguel Trovoada, puis de Fradique de Menezes, ministre de la Défense, secrétaire général à la Présidence, président de l’Assemblée nationale en 2010… et candidat à la présidentielle en 2011, où il s’était incliné face à Pinto da Costa au second tour, recueillant tout de même plus de 47 % des voix.

Si sa démocratie semble vivace, le petit État insulaire a d’énormes défis à relever sur le plan économique et social. Il dépend beaucoup trop de l’aide extérieure, qui alimente 95 % de son budget. Sa dette publique représentait plus de 80 % du PIB l’an dernier.

Le gouvernement a élaboré une stratégie de transformation, engagée depuis deux ans, qui passe par la relance des filières phares : cacao, café, poivre, huile de palme et pêche…

La moitié de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté. Et si ses progrès dans les domaines de la santé et de l’éducation lui permettent de figurer depuis 2014 dans le peloton des pays à développement humain « moyen » (et non plus « faible ») des rapports annuels du Pnud, le tableau s’assombrit dès que l’on considère la précarité de l’emploi et le taux de chômage, estimé à 13 %.

Pour sortir de cette situation, le gouvernement a élaboré un agenda de transformation à l’horizon 2030. Une stratégie, engagée depuis deux ans, qui passe par la relance des filières phares : cacao, café, poivre, huile de palme et pêche.

Un autre volet vise à moderniser les infrastructures de transport, de logistique et de télécommunications afin de valoriser la position de l’archipel dans le golfe de Guinée et d’en faire un hub de services maritimes, aériens, financiers, éducatifs et touristiques. Reste à trouver les investisseurs…


DÉMOCRATIE, MODE D’EMPLOI

À São Tomé-et-Príncipe, la démocratie est bien ancrée dans la vie quotidienne. Et, microcosme insulaire oblige, les responsables politiques se connaissent tous pour avoir cheminé ensemble à un moment ou à un autre. Ici, depuis 1991, l’alternance et la cohabitation n’ont rien d’inhabituel.

La Constitution impose au chef de l’État de choisir son Premier ministre au sein du parti majoritaire à l’Assemblée nationale, renouvelée tous les quatre ans, alors que la durée du mandat présidentiel est de cinq ans. En outre, le scrutin à la proportionnelle ne garantit pas au vainqueur des législatives d’obtenir une majorité confortable.

L’Action démocratique indépendante (ADI) en a fait l’expérience. Après qu’elle fut arrivée en tête aux élections de 2010 avec 26 sièges sur 55, son chef, Patrice Trovoada, a formé un gouvernement minoritaire, mais a été renvoyé par le président Pinto da Costa à la suite d’une motion de censure de l’Assemblée, en décembre 2012… Jusqu’à ce que les législatives d’octobre 2014 donnent à son parti une majorité absolue de 33 sièges.

Face à l’ADI, l’hémicycle compte trois formations d’opposition : le Mouvement de libération de São Tomé-et-Príncipe – Parti social-démocrate (MLST-PSD), avec 16 députés (contre 21 auparavant), le Parti de convergence démocratique-Groupe de réflexion (PCD-GR), de Gabriel Costa (Premier ministre en 2002, puis de 2012 à 2014), avec 5 députés (au lieu de 7), et l’Union pour la démocratie et le développement (UDD), représentée pour la première fois dans l’hémicycle, avec 1 élu.

Le Mouvement démocratique Force pour le changement-Parti libéral (MDFM-PL), de l’ancien président de Menezes, a quant à lui perdu le seul siège qu’il détenait lors de la précédente législature.

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