Politique

L’Occident et son nombril

J’ai beau avoir, avec l’ancien ministre français des Affaires étrangères (et ex-secrétaire général de l’Élysée) Hubert Védrine, un profond désaccord sur le rôle joué par la France avant, pendant et après le génocide rwandais de 1994, force m’est de reconnaître chez lui de la perspicacité, de la lucidité et une aptitude assez rare à aborder les affaires de la planète.

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Mis à jour le 9 mai 2016 à 08:51
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères français, le 14 avril 2016 à l’aéroport Roissy Charles De Gaulle. © Francois Mori/AP/SIPA

Les épatantes 120 pages du Monde au défi que cet ancien proche collaborateur de François Mitterrand vient de publier* seront sans doute considérées par les cerbères de la bien-pensance universaliste comme cyniques. Réfractaire à l’idéologie géopolitique dominante, Védrine les qualifie, lui, de réalistes – et il prêche, en ce qui me concerne, un convaincu.

Que nous dit Hubert Védrine ? D’abord que le concept de communauté internationale, ce mantra des médias, des ONG et des sommets multilatéraux, n’est guère autre chose qu’un tic de langage – sauf pour les quelque 170 000 fonctionnaires du système des Nations unies, qui vivent, plutôt bien d’ailleurs, dans ce monde virtuel.

Russes, Chinois, Africains, monde musulman, chacun a de cette notion une vision correspondant à ses propres intérêts, et cela pour une raison simple : cette communauté internationale est en réalité une communauté occidentale, plus exactement américano-européenne. À la fois nombriliste et prosélyte dans l’âme, elle recouvre une « communauté de valeurs » dites universelles qu’il convient d’exporter, par le prône ou par la contrainte, dans le reste du monde.

Vieille tradition, nous dit Védrine, qui va du missionnaire et du colon « civilisateurs » au néoconservateur bushien, en passant par le devoir d’ingérence des droits-de-l’hommistes. Remontrances, sommations, injonctions, sanctions, boycotts : gare à ceux qui ne se plient pas aux règles de cette communauté, laquelle s’est arrogé « le monopole de la narration du monde, de la dénomination de la réalité et de la hiérarchie des valeurs ».

Cette conception idéologique, fondée sur la conviction que tout doit toujours partir de l’Occident, de son rôle et de sa responsabilité, est particulièrement marquée aux États-Unis

Cette conception idéologique, fondée sur la conviction que tout doit toujours partir de l’Occident, de son rôle et de sa responsabilité, est particulièrement marquée aux États-Unis, mais aussi au sein des élites politiques et des médias français. La « patrie des droits de l’homme », dont le rôle universel et la prétention historique continuent d’animer la vulgate médiatique dès qu’il s’agit de parler, entre autres, de l’Afrique, a occulté la brutalité avec laquelle elle a imposé les « valeurs » des Lumières et de la Bible confondues, entre le XVIIIe et le XXe siècle. Prompts à le lui rappeler, habiles à en jouer, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, les Africains, eux, ne l’ont pas oublié.

« Les mémoires des peuples ne coïncident pas entre elles », écrit Védrine. Contrairement à ce que l’on entend souvent sur les plateaux de télévision, la « mondialisation heureuse », capable de dissoudre les identités au sein d’une gigantesque classe moyenne aux aspirations semblables, homogénéisée par le miracle de la généralisation des téléphones portables, d’internet et de ce que Bill Clinton appelle « la démocratie de marché » n’est pas autre chose qu’un mirage et une forme de myopie.

Nous vivons dans un monde fragmenté en une mosaïque de peuples les nerfs à vif, souvent humiliés par ce « parti du Bien qu’aucun doute n’effleure jamais » et qui ne tient aucun compte de ce que ressent « the rest » – ces autres dont la vision est pourtant tout aussi légitime.

Pour en finir avec le mythe de la communauté internationale

Certes, l’immense majorité des Africains, des Asiatiques, des Russes ou du monde arabe aspire à vivre « à l’occidentale » – dans le sens de la modernité -, mais pas ou plus sous la férule des Occidentaux. « La démocratie et le respect des droits de l’homme progresseront à l’avenir moins du fait des injonctions et ingérences occidentales que de la dynamique interne à chaque société », souligne très justement Védrine. Avis aux échotiers : décrypter une dynamique exige infiniment plus d’apprentissage, d’effort et d’humilité que de plaquer un sermon.

Pour en finir avec le mythe de la communauté internationale, sans doute faut-il convenir avec l’auteur du Monde au défi que ceux qui sont les premiers à s’en gargariser et à en imposer les règles sont aussi les premiers à s’en défier. Fondamentalement unilatéraux, les Américains « ne peuvent pas imaginer que ce ne soit pas les États-Unis qui redessinent et conduisent le monde », note Védrine, qui rappelle opportunément ce cri du cœur sans nuances de Barack Obama lors de son dernier discours sur l’état de l’Union, début 2016 : « Les États-Unis sont et resteront la nation la plus puissante du monde. Point final. » Cela les fera peut-être tomber, l’un et l’autre, de leur chaise, mais à tout, ou presque, ce que dit Hubert Védrine dans son dernier opus, un homme pourrait souscrire : Paul Kagame !

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*Le Monde au défi, Fayard, Parus, 13,50