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Cet article est issu du dossier «Esclavage : l'art de la révolte»

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Esclavage : la révolte de l’Amistad, épopée historique et médiatique

Couverture des « Révoltés de l'Amistad ». © Montage J.A./Seuil

Le 10 mai, la France commémore l'abolition de l'esclavage. À cette occasion, « Jeune Afrique » revient sur la résistance de ceux à qui l'on avait dénié toute humanité.

Peut-être l’Histoire garde-t-elle encore au fond de ses replis des secrets cachés que les chercheurs finiront par mettre au jour, comme les derniers vestiges de la forteresse de Lomboko, sur la côte de Gallinas, d’où l’Espagnol Pedro Blanco exportait par milliers ses esclaves vers les Amériques… L’Mais déjà, la somme colossale que l’historien Marcus Rediker consacre aux révoltés de l’Amistad permet de tout savoir, ou presque, sur l’extraordinaire épopée de ces quelques hommes et femmes qui, au milieu du XIXe siècle, prirent leur destin en main pour reconquérir leur liberté.

Bien entendu, tout le monde connaît le « scénario » de base de cet événement dont Steven Spielberg a tiré un film (Amistad, 1997), avec Morgan Freeman et Djimon Hounsou dans les rôles clés. L’affaire a lieu plus de vingt ans après l’interdiction de la traite, en 1807, par le Royaume-Uni. Capturés sur les côtes de ce qui est aujourd’hui la Sierra Leone, avec la complicité active du roi Siaka, une quarantaine d’Africains sont exportés par les hommes de Pedro Blanco vers la House of Martinez, à Cuba. Le « passage du milieu », ils l’effectuent entassés à bord du Teçora, un brick qui met huit semaines à rallier La Havane. Les esclaves qui survivent à la traversée sont débarqués de nuit, à la mi-juin 1839, et entassés dans des « barracoons » comme du bétail.

Les esclaves prennent possession du navire au cours de »la nuit sans lune »

Une dizaine de jours plus tard, après l’humiliation de l’examen médical et de la vente, 49 hommes adultes sont embarqués, grimés en marins, à bord de la goélette La Amistad, commandée par le capitaine Ramón Ferrer. Les esclaves appartiennent désormais à José Ruiz, qui les a achetés au capitaine du Teçora. Don Pedro Montes, lui, a acquis trois fillettes et un jeune garçon.

Si les fers sont assez bons pour les esclaves, ils sont assez bons pour les Espagnols », Cinqué

L’idée ? Se rendre dans la région de Santa María del Puerto del Príncipe pour vendre cette main-d’œuvre aux propriétaires des plantations sucrières, alors en plein boom. Un nouveau voyage commence, au cours duquel la promiscuité, les mauvais traitements, les humiliations, les menaces et le manque d’eau douce finissent par provoquer l’impensable.

Au cours de « la nuit sans lune », du 30 juin au 1er juillet, les prisonniers africains emmenés par Cinqué brisent leurs chaînes, s’arment comme ils le peuvent avec ce qu’ils trouvent sur le pont, massacrent d’abord le coq qui menaçait de les livrer à des anthropophages, puis le capitaine, et prennent finalement possession du navire. Mis aux fers, Ruiz et Montes protestent… « Vous dites que les fers, ils sont bien assez bons pour les esclaves nègres ; s’ils sont assez bons pour les esclaves, ils sont assez bons pour les Espagnols », leur rétorque Cinqué.

Après discussions entre les rebelles, Ruiz et Montes sont épargnés, le second notamment en raison de ses capacités à piloter le navire. Commence alors une longue errance entre la mer des Caraïbes et l’océan Atlantique – où l’approvisionnement en eau douce reste l’une des principales préoccupations des rebelles.

Cap sur les États-Unis, « pays libre » ! 

Après six semaines de navigation et après avoir trompé les Africains à plusieurs reprises sur la direction du navire, Montes renonce à l’espoir de croiser un navire à même de le libérer et leur propose de mettre le cap sur les États-Unis – pays qui s’est prononcé contre l’esclavage tout en continuant d’asservir des millions d’Africains. Cinqué et les siens acceptent. Ils finissent par accoster au nord de Fire Island et de Long Island, à proximité du phare de Montauk Point, non loin de New York.

C’est là, dans ce « pays libre », qu’ils sont capturés par un navire hydrographique, le Washington, à la fin du mois d’août 1839, et conduits à la prison de New Haven. L’histoire ne s’arrête pas là : la justice américaine s’en mêle, confrontée à une question difficile. Sont-ils des pirates s’étant emparés illégalement d’un navire, sachant que la « marchandise » transportée n’est autre qu’eux-mêmes et que le commerce des esclaves est désormais illégal ? De procès en jugements, à l’heure où le mouvement abolitionniste se développe et s’empare de la controverse, l’affaire sera portée jusqu’à la Cour suprême des États-Unis.

Avec Les Révoltés de l’Amistad, Marcus Rediker ne se contente pas de préciser la chronologie d’un événement aussi rare que fondamental. Multipliant les sources d’information, il rend à chacun des protagonistes de la rébellion sa part d’humanité. Les « rebelles », les « anciens esclaves », les « Africains », le « peuple mendé » sont des hommes ou des enfants qui ont tous une histoire individuelle, une personnalité, une famille… Ils s’appellent en réalité Cinqué, Fuli, Kinna, Burna, Grabeau, Fabanna, Ndzhagnwawni, Kimbo, Tsukama, etc.

Issus d’ethnies différentes, capturés dans des circonstances différentes, ne partageant ni la même langue ni la même origine sociale, ces hommes résolus parvinrent néanmoins à s’unir grâce aux liens issus de la société secrète du Poro. Pour Rediker, « il ne fait absolument aucun doute que le Poro joua un rôle déterminant dans la manière dont les rebelles de l’Amistad s’organisèrent au cours de leur longue épreuve ».

Livres, articles, peintures, spectacles… le retour médiatisé d’Amistad

Résolu à accompagner les rebelles jusqu’au terme de leur aventure, Rediker n’abandonne pas ses recherches après cette fameuse journée de février 1841 qui les vit recouvrer la liberté : il les suit pas à pas, dans la mesure du possible, jusqu’à leur retour à Freetown à bord du Gentleman, le 13 janvier 1842. « Cette traversée de l’Atlantique ne connut aucun événement notable, écrit-il à propos de ce passage du milieu « inversé ». Personne n’eut particulièrement faim ou soif, personne ne fut fouetté, personne ne prit les armes et personne ne mourut. »

Si l’historien peut se montrer d’une rare précision sur chaque rebondissement de l’histoire, c’est que les sources auxquelles il a accès sont en nombre considérable. Dès leur arrestation et leur emprisonnement à New Haven, les rebelles de l’Amistad suscitèrent un intérêt populaire phénoménal. À peine arrivés sur le territoire américain, ils firent l’objet de nombreux articles de journaux comme le New York Sun ou la New London Gazette.

« La rumeur de l’arrivée des rebelles de l’Amistad se propagea sur toute la côte comme une traînée de poudre, jusqu’à Boston, au nord, et New York et Washington, au sud. Les spectateurs affluèrent par milliers pour avoir une chance d’apercevoir le navire prétendument pirate et son redoutable équipage noir », écrit Rediker.

Si leur geôlier de la prison de New Haven parvint à considérablement s’enrichir en monnayant les visites des curieux comme dans un véritable zoo humain, les rebelles attirèrent aussi l’attention de personnages mieux intentionnés, des journalistes qui cherchèrent à les comprendre, des abolitionnistes qui cherchèrent à les défendre, des artistes qui cherchèrent à les représenter.

Cet impact médiatique sans précédent eut sans aucun doute une forte influence sur le développement des idées et des méthodes abolitionnistes.

Rediker consacre ainsi des pages passionnantes aux dessinateurs qui tentèrent de saisir la personnalité de chacun des anciens esclaves, aux gravures, aux croquis, aux lithographies, aux peintures qui accompagnèrent leur combat, ainsi qu’à la pièce populaire créée par le théâtre Bowery, trois jours à peine après l’arrivée de l’Amistad, intitulée The Long, Low Black Schooner. En juin 1840, le Peale’s Museum and Portrait Gallery, sur Broadway, inaugura même une exposition présentant 29 statues de cire des rebelles, dont les visages avaient été moulés par l’artiste Sydney Moulthrop !

Déjà, la machine capitaliste à l’œuvre aux États-Unis était prompte à faire fructifier une bonne histoire… et les rebelles eux-mêmes, soutenus par les abolitionnistes, surent en profiter après leur victoire devant la plus haute instance juridique du pays.

En mai 1841, ils se lancèrent ainsi dans un grand « tour de la victoire », aidés par l’Amistad Committee, et se produisirent plus de vingt fois en public, attirant les foules. Cinqué, leur meneur, était la star de ces spectacles ! Cet impact médiatique sans précédent eut sans aucun doute une forte influence sur le développement des idées et des méthodes abolitionnistes.

« La combinaison des rébellions de l’Amistad et de La Créole eut un impact majeur sur la lutte contre l’esclavage et poussa les militants à adopter des rhétoriques et des pratiques plus radicales », souligne Rediker. Pour l’anecdote, c’est un tableau de Jocelyn Sartain représentant Cinqué qui poussa Madison Washington, avec 18 autres esclaves, à prendre le contrôle de La Créole, qui les transportait, afin d’en libérer les 130 Africains prisonniers.

Les révoltés de l’Amistad. Une odyssée atlantique (1839-1842), de Marcus Rediker, éd. Seuil, 418 pages, 24 euros.

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