Médias

Tunisie – Larbi Chouikha : « Pourquoi la Haica ne fait pas autorité »

Larbi Chouikha

Larbi Chouikha © ONS ABID/J.A.

Cet universitaire spécialiste des médias revient sur la difficile régulation du paysage audiovisuel tunisien.

Jeune Afrique : Pourquoi la Haica est-elle si peu respectée par les chaînes de télévision ?

Larbi Chouikha : Il faut revenir aux origines. Dix-huit mois de tergiversations séparent la promulgation du décret-loi 116 de la création de la Haica sur fond de querelles politiques intestines et interprofessionnelles. Le dispositif juridique fait en sorte qu’une partie des membres soit désignée par l’exécutif et l’Assemblée et l’autre, élue ou désignée par le corps professionnel.

La Haica est ainsi le produit d’une bipolarisation politique et identitaire sans que des fondamentaux de compétence, d’intégrité et d’indépendance soient les premiers critères de désignation. Par ailleurs, la Haica évolue dans une tourmente politico-médiatique et souffre de problèmes internes. Sa composition est faible, son président n’est pas connu dans le monde des médias et fait consensus pour cette raison.

Mais le plus grave est que la Haica ne dispose pas d’une méthodologie et d’une stratégie de communication fondée sur la transparence de la prise de décision, notamment en matière d’octroi des licences, et n’ose pas prendre à témoin l’opinion en cas de blocage. Avec une série de démissions, la Haica s’est affaiblie et doit son salut au gouvernement, qui lui a permis de reprendre ses activités malgré l’absence de quorum. À cela s’ajoute un déficit de culture de la régulation au sein des médias. Cet ensemble de facteurs explique l’état de léthargie de l’instance.

La télévision devrait participer à l’éducation civique du citoyen, mais ce n’est pas le cas des chaînes privées, qui font une surenchère au quotidien de buzz

Est-ce que le problème du mélange des genres ne vient pas du fait que l’industrie de la télévision n’est pas rentable ? Et donc que ses dirigeants recherchent avant tout l’influence ?

Avec 35 radios et 10 chaînes de télévision, le paysage audiovisuel s’est diversifié. Il est sans doute surdimensionné pour la Tunisie, d’autant que l’enveloppe publicitaire n’est pas extensible. La question des financements et des sources se pose, et devrait interpeller l’instance de régulation, qui pourrait se faire épauler par toutes les institutions ministérielles pour constituer ses dossiers et établir une traçabilité de l’actionnariat.

Dans une situation de transition démocratique, la télévision devrait participer à l’éducation civique du citoyen, mais ce n’est pas le cas des chaînes privées, qui, en dépit du cahier des charges et pour booster leur audimat, font une surenchère au quotidien de buzz avec des sujets relevant de la discrimination ou du charlatanisme. L’unité monitoring de la Haica devrait rendre publics ces dépassements. Mais le plus grave est l’abêtissement qui s’installe, à défaut de comités de rédaction et de lignes éditoriales claires définies par les chaînes, où direction et rédaction interfèrent trop souvent.

Des principes professionnels bafoués, un corps journalistique peu soudé, une Haica faible contribuent à cette tendance au populisme. La prédominance d’un seul genre journalistique, celui des plateaux au détriment d’autres types de programmes, est préjudiciable à la qualité du journalisme, avec un dévoiement du professionnalisme et de l’éthique.

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