Politique

Maroc : Hamid Chabat s’en va-t-en guerre

Après avoir claqué la porte du gouvernement Benkirane il y a trois ans, le secrétaire général de l’Istiqlal, Hamid Chabat, fourbit ses armes en vue des législatives d’octobre. Objectif : participer au prochain exécutif.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 17 mai 2016 à 11:37

Hamid Chabat au siège du parti de la balance, le 3 mai,à Rabat. © Baptiste de Ville d’Avray pour JA

Siège central du parti de l’Istiqlal, à Rabat. Au premier étage, le bureau du secrétaire général a connu bien des changements, notamment les ornements des murs, avec des toiles de résistants ou des photographies de figures emblématiques du nationalisme. « Avant, il n’y avait que les clichés de Si Allal El Fassi et de personne d’autre dans ce bureau, dont l’accès était réservé à quelques privilégiés », nous murmure un collaborateur de Hamid Chabat, comme pour symboliser un Istiqlal désormais affranchi de l’hégémonie des familles fassies.

Avec son parcours de syndicaliste tonitruant, son look soigné mais sobre et, surtout, ses piques envoyées sur un ton posé, Hamid Chabat détonne en effet avec les leaders qui se sont succédé à la tête de la plus ancienne formation politique du royaume, créée il y a plus de quatre-vingts ans. En juin 2012, il avait été élu secrétaire général du parti en menant campagne, justement, sur le thème de l’ouverture de l’Istiqlal aux militants, loin de la prédominance des grandes familles fassies qui, au fil des décennies, en avaient monopolisé les rênes.

Réconciliations à l’Itsiqlal

Son challenger, Abdelouahed El Fassi (fils de la figure historique Allal El Fassi), n’a d’ailleurs jamais digéré sa défaite d’une courte tête face à l’ancien ouvrier. Il a même créé le courant Bila Hawada (« Sans répit »), qui s’est échiné pendant des mois à contester judiciairement l’élection de Chabat. Mais c’était compter sans la capacité du nouvel homme fort de l’Istiqlal à fédérer l’appareil du parti…

« Aujourd’hui, l’Istiqlal est unifié. Il y a eu réconciliation avec nos frères de Bila Hawada en janvier dernier, et tout le monde travaille désormais main dans la main en vue des prochaines législatives », assure Chabat, qui fait déjà campagne. Depuis quelques semaines, il enchaîne les meetings avec les cadres et les tournées à l’étranger pour donner au parti un maximum de visibilité.

Et le programme électoral est fin prêt. Deux chiffres ressortent des propositions du parti de la balance : un taux de croissance annuel moyen de 5 % et la création de 160 000 emplois. Des objectifs presque identiques à ceux formulés cinq ans auparavant (5 % de taux de croissance et 170 000 créations d’emplois) et que des économistes jugent irréalistes.

« Bien sûr que nous avons les moyens d’atteindre ces objectifs, se défend le secrétaire général de l’Istiqlal. Il suffit de lever les blocages que connaît notre administration pour améliorer les recettes de l’État et stimuler l’investissement public et privé. Nous entendons également combler les besoins dans plusieurs départements en matière de sécurité, de santé ou d’enseignement, ce qui permettra de renforcer le service public tout en créant de l’emploi. »

L’amélioration de la qualité de vie, une priorité

Estimant que le « prochain gouvernement devra être économique », Chabat semble vouloir placer l’amélioration de la qualité de vie des Marocains au cœur de sa campagne. Un moyen détourné de capitaliser sur « l’échec palpable du gouvernement actuel ». Car, après son retrait fracassant du gouvernement dirigé par les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) en mai 2013, l’Istiqlal ne cesse de critiquer l’action de l’exécutif actuel et de glorifier le bilan du gouvernement d’Abbas El Fassi.

« Benkirane a montré son incapacité à gérer un gouvernement dans un esprit de concertation et à exploiter dans le bon sens la marge de manœuvre donnée par la nouvelle Constitution. Il continue d’agir comme un opposant et de justifier ses échecs alors qu’il devrait se mettre au travail pour obtenir des résultats. »

Mais la carte économique n’est pas la seule que l’Istiqlal semble vouloir jouer lors des prochaines législatives. Celui-ci devrait également chasser sur les terres des conservateurs, voire des islamistes, la religion étant l’un des référentiels historiques du parti. Selon des sources istiqlaliennes, des contacts ont été établis avec le célèbre prédicateur Abdelouahab Rafiki (alias Abou Hafs), aujourd’hui membre du Parti de la renaissance et de la vertu (PRV), pour le convaincre de défendre les couleurs du parti de la balance dans la ville de Fès.

L’épineuse question des alliances

L’Istiqlal organise d’ailleurs prochainement une conférence internationale pour ouvrir un débat entre wahhabites orientaux et salafistes modérés marocains. Une manière de surfer sur la nouvelle tendance de « récupération » des salafistes observée dans plusieurs autres partis.

Autre cheval de bataille de l’Istiqlal : l’ultranationalisme, lequel sonne pourtant comme utopique et peu porteur électoralement. « Nous sommes les seuls à parler de la récupération de Ceuta, de Melilla et des îles Jaâfariennes [Zaffarines]. L’Istiqlal est aussi le seul parti à revendiquer la marocanité de notre Sahara oriental [Tindouf, Colomb-Béchar…], accordé injustement par le pouvoir colonial français aux Algériens », explique Chabat, qui souligne la singularité de son parti en la matière.

Cela explique, selon lui, les réserves du parti quant aux alliances préélectorales hasardeuses. « Au lendemain des dernières communales, souligne-t-il, il est apparu que ni l’alliance de la majorité gouvernementale ni celle de l’opposition n’avaient vraiment réussi. Et c’était tout à fait logique, car il s’agissait d’alliances de circonstance entre des formations très différentes idéologiquement et qui n’avaient pas de projets communs. » Le leader de l’Istiqlal reste néanmoins conscient que les alliances postélectorales sont incontournables.

« Le Conseil national, qui a décidé au lendemain des élections du 4 septembre que le parti devait garder son indépendance politique, ne fixe aucune ligne rouge pour de futures alliances dans le cadre de la formation d’un prochain gouvernement auquel nous comptons participer », assure-t-il. Manière d’admettre qu’il sera difficile pour le parti d’arriver premier. L’homme ne veut pas refaire la même erreur que lors de l’été 2015, où, par excès de confiance, il s’était persuadé que l’Istiqlal battrait les deux poids lourds que sont le PJD et le Parti Authenticité et Modernité (PAM).


Hamid Chabat : « Nos futurs candidats seront choisis sur des critères de compétence »

Jeune Afrique : Allez-vous briguer, le 7 octobre, un nouveau mandat de député de Fès ?

Hamid Chabat : Personne ne peut aujourd’hui se déclarer candidat du parti de l’Istiqlal. La porte des candidatures a été ouverte à tous les militants, et nos futurs candidats seront choisis sur la base de critères de compétence dans le courant du mois de juin par une commission. S’agissant de mon cas en particulier, comme de celui des autres leaders du parti, nous aurons à déterminer s’il est plus efficace de nous consacrer à une campagne nationale pour soutenir tous nos candidats à travers le royaume ou de défendre nos seules communes respectives.

N’êtes-vous pas un peu échaudé par votre échec personnel aux communales de septembre 2015, marquées aussi par des revers pour l’Istiqlal ?

L’Istiqlal a certes perdu la mairie de Fès, mais c’est la démocratie, et il faut accepter ses règles. C’est le genre de coup dur qui vous rend encore plus fort. Au niveau national, l’Istiqlal est sorti vainqueur de ces élections. Nous avons obtenu le plus grand nombre d’élus à la Chambre des conseillers (24) et décroché, avec plus de 1 million de voix, plus de 5 000 sièges de conseiller communal.

Quelles sont vos chances de remporter les prochaines législatives ?

Elles sont en tout cas plus grandes que lors du scrutin de septembre dernier. La loi électorale permet aux partis d’accéder aux listes électorales quarante-cinq jours avant le vote. Or, en septembre, nous n’avons reçu ces listes que quarante-huit heures avant le scrutin, et nous avons eu la mauvaise surprise de constater que les noms de plusieurs de nos militants n’y figuraient même pas. Cette fois, nous allons pouvoir mobiliser toutes nos forces, représentées par les vingt-sept organisations affiliées au parti (jeunesses, structures féminines ou professionnelles).