Société

Féminisme : objectif zéro macho

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L’universitaire sénégalaise Fatou Sow, à Ivry (France), le 21 avril.

L'universitaire sénégalaise Fatou Sow, à Ivry (France), le 21 avril. © VINCENT FOURNIER/J.A.

Qu’elles soient femmes actives ou femmes au foyer, elles n’ont pas envie de se laisser marcher sur les escarpins et revendiquent une égalité de droits avec les hommes. Leurs armes ? La décontraction et l’humour.

Coller la petite. Quatre minutes d’une invitation, triviale, à « consommer » de la jeune femme. La chanson et la chorégraphie qui l’accompagne ont fait le succès du Camerounais Franko. Sur internet, des Ivoiriennes ont répliqué, elles aussi en chanson, avec Saigner le tonton : « On ne colle pas les petites cadeau. On va saigner les tontons ! » Leur réponse, humoristique, à l’instrumentalisation du corps de la femme.

Et une preuve que cette dernière peut faire aussi bien – ou pire – que les hommes. « Approche le tonton / Séduis le tonton / Et maintenant, saigne le tonton ! » En somme, une leçon de féminisme pour les nuls…

Déconstruire les idées reçues

Pour la romancière camerounaise Hemley Boum, il est désormais clair que « le féminisme n’interroge plus seulement la violence du réel, mais aussi sa joie et sa superficialité ». Un temps ringardisé, le mouvement a été remis au goût du jour par l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, après la publication de Nous sommes tous des féministes, aux éditions Gallimard. Un credo qui ne semble plus si incongru, même si les Africains lui associent encore nombre de clichés : homosexuelles refoulées, toujours prêtes à en découdre avec les hommes, les féministes renieraient, selon eux, leur africanité.

Des arguments qui laissent de marbre Fatou Sow, chercheuse au CNRS et professeure à l’université Cheikh-Anta-Diop, de Dakar. Bien que la condition des Africaines ait évolué, assure-t-elle, ce combat reste plus pertinent que jamais. Au Sénégal, par exemple, où les droits des femmes seraient menacés : « Le pays prend en pleine figure la montée en puissance du discours islamiste, qui tend à les rendre inférieures », fustige-t-elle.

Joel Ryan / AP / SIPA

Chimamanda Ngozi Adichie à Londres, le 8 avril 2014. © Joel Ryan / AP / SIPA

Après l’apparition de mosquées sur les campus dans les années 1990, Fatou Sow a vu les femmes se couvrir progressivement pour dissimuler leurs cheveux. En novembre 2015, l’enseignante est parvenue à faire interdire la burqa, à la faveur, il est vrai, du climat de tension sécuritaire qui règne dans le pays. Mais les discours des animatrices-prédicatrices de chaînes de télévision musulmanes prônant la soumission de la femme lui font froid dans le dos. « La seule façon de déconstruire ce discours, c’est de rester féministe », résume-t-elle.

Il n’existe pas plus de féminisme à l’africaine que de démocratie à l’africaine, selon Fatou Sow

À ceux qui lui reprochent de promouvoir un féminisme à l’occidentale, déconnecté du quotidien des Sénégalaises, Fatou Sow oppose sa foi en une universalité des droits. De fait, si, au cours de la Décennie de la femme décrétée par l’ONU (1975-1985), Occidentales et Africaines n’avaient pas les mêmes attentes (les premières insistaient sur l’égalité hommes-femmes, les secondes, sur l’amélioration des conditions de vie), les différences s’estompent. « La démocratie et l’égalité entre les sexes sont des valeurs universelles, poursuit l’universitaire. Il n’existe pas plus de féminisme à l’africaine que de démocratie à l’africaine. Bien qu’elles se manifestent différemment d’un pays ou d’un continent à l’autre, les inégalités hommes-femmes sont partout les mêmes. »

Et le rôle des intellectuelles, dans tout ça ? « Il consiste à sensibiliser la population en dénonçant les pratiques avilissantes pour les femmes, et à les conceptualiser », plaide Sow. Les grand-messes, comme le 4e Forum régional féministe africain, qui s’est tenu à la mi-avril à Harare, sont des occasions uniques d’élaborer une stratégie de lutte commune. Parmi les succès de ces Africaines, l’introduction dans le Protocole de Maputo de droits spécifiques (avortement, contraception…) plus étendus que ceux inscrits dans les Constitutions nationales.

Comme la plupart des États du continent, le Sénégal s’appuie sur des milliers d’associations féminines, qui mettent l’accent sur le développement, la santé ou les violences dont les femmes sont victimes. Nées dans les années 1970, leurs luttes ont conduit à la signature, en 2010, d’une loi sur la parité électorale.

Un déni d’égalité

Un texte brocardé par les députés, qui estimaient que les femmes ne pouvaient être leurs égales au Parlement puisqu’elles ne le sont pas à la maison. Paradoxalement d’ailleurs, les intellectuelles qui avaient mené ce combat ne se sont pas empressées d’être candidates…

Il arrive en effet que les femmes soient leurs propres adversaires. En Côte d’Ivoire, alors même qu’elles réclamaient plus d’autonomie, certaines n’ont pas apprécié qu’on leur accorde le statut de chef de famille au même titre que les hommes. Pour Fatoumata Hane, socio-anthropologue et chercheuse à l’université de Ziguinchor (Sénégal), cette frilosité s’explique par leur crainte de voir leur conjoint ne plus assumer son rôle. « Elles ne sont pas prêtes à officialiser ce statut, alors que, dans les faits, elles l’assument déjà », souligne-t-elle.

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Aujourd’hui, les nouvelles figures de l’émancipation féminine s’éloignent du discours intellectuel. Elles agissent au quotidien, tentent de déterminer, au vu des évolutions sociologiques, ce qui pourrait permettre à leurs sœurs africaines de gagner en autonomie et d’accéder à des postes à responsabilités. Grâce à leur combat, nombre d’entre elles, fortes de leurs acquis, veulent avant tout s’épanouir au travail et être reconnues pour leurs qualités professionnelles.

Féministes et africaines

À l’instar de la Guinéenne Rainatou Sow, fondatrice de Make Every Woman Count, une ONG de défense des droits des femmes sur le continent. Ou de la Ghanéenne Nana Sekyiamah, qui s’autoproclame fab African feminist et, responsable de la communication de l’African Women’s Development Fund, se concentre sur l’écriture de nouvelles qui explorent la sexualité des Africaines.

Bien dans leur tête et dans leur corps, ces superwomen ont opté pour un féminisme heureux, comme l’Ivoirienne Amie Kouamé, 32 ans, digital manager pour la chaîne A+ et cofondatrice d’AyanaWebzine, « le magazine de l’Africaine dans l’air du temps » : « Je revendique le droit de mener ma vie comme je le souhaite, perchée sur des talons de 20 cm si le cœur m’en dit et sans passer pour une délurée. »

Pour celle qui clame son « ouverture sur le monde et un profond attachement à [son] africanité », être féministe, c’est « agir pour trouver sa place dans la société et exiger d’être jugée sur ses seules compétences ». Son souhait ? « Avoir les mêmes chances que les hommes », avec qui elle n’est d’ailleurs « pas en guerre ». « Ils sont quelques-uns à se laisser séduire par un profil de femme battante et indépendante, dit-elle. Enfin, tant qu’ils ne vivent pas avec… »

Mes compatriotes ont une manière d’être qui en fait des féministes au quotidien, Hemley Boum

La Camerounaise Hemley Boum, elle, ne se présente pas comme une féministe : elle ne tient pas à s’encarter ni à s’enfermer dans une idéologie qui « briderait [sa] réflexion ». Ce qui ne l’empêche pas de se sentir « très concernée » par le sort des femmes. Car, dit-elle, « dans les sociétés où règne une relative prospérité, elles en profitent toujours moins que les hommes ; et, quand les choses vont mal, elles souffrent davantage ».

« Mes compatriotes ont une manière d’être qui en fait des féministes au quotidien, poursuit l’écrivaine. Elles ont eu la chance d’évoluer dans une société qui ne privilégie pas les hommes. Dans les familles pauvres, quand on est obligé de n’envoyer qu’un enfant à la fois à l’école, c’est le plus doué d’entre eux qui est désigné, et peu importe qu’il s’agisse d’une fille. Si les femmes ministres sont encore peu nombreuses, elles sont en revanche très bien représentées parmi les cadres supérieurs ou à la tête des grandes entreprises. Certes, on est loin de l’égalité des droits, mais, ce qui est appréciable, c’est la propension des Camerounaises à profiter du moindre espace de liberté qu’on leur concède. »

Vincent Fournier/J.A.

La romancière Hemley Boum. © Vincent Fournier/J.A.

Hemley Boum en veut pour preuve leur combat feutré contre la polygamie, autorisée dans le pays. À la mairie, il revient à l’homme de choisir le régime matrimonial du couple. La femme a néanmoins la liberté d’y consentir. Or, devant leur famille, parées de leur belle robe blanche, certaines ont le courage de refuser. Sans se soucier d’être jugées, sans craindre de ne pas être mariées comme le commande la société. Résultat, la polygamie en tant qu’institution recule.

Les féministes camerounaises les plus décomplexées ? « Plus que chez les activistes, c’est parmi les chanteuses de bikutsi que l’on les retrouve, même si elles n’en ont pas forcément conscience. Avec une liberté de ton inégalée, leurs chansons disent leur désir pour les hommes, les narguent, les défient », explique Hemley Boum.

Et tout n’est pas affaire de tenue vestimentaire ou de code de conduite. « Je me méfie de ces militantes qui ont tendance à prescrire un mode de vie ou des normes. Par exemple, prétendre que plus on porte une jupe courte plus on est libre n’a aucun sens. De même, il ne suffit pas d’un partage des tâches domestiques pour être libre », estime l’écrivaine, pour qui « on assiste à un glissement dangereux, avec des féministes qui se mettent à combattre d’autres femmes ».

« Quand celles qui portent le foulard islamique y sont forcées, soit par la religion, soit par leur mari, il est inadmissible de les accabler. En déduire qu’elles ne sont pas très malignes parce qu’elles se voilent participe d’une dictature… féministe », tranche-t-elle.


LES RWANDAISES LUI DISENT MERCI

Sous la présidence de Paul Kagame, les Rwandaises ont vu leurs droits progresser. Elles sont ainsi plus de 63 % à siéger à la Chambre des députés, ce qui place leur pays en tête du classement mondial dans le domaine de la représentation parlementaire.

Selon le « Global Gender Gap Report » 2015, le rapport annuel publié par le Forum économique mondial, le Rwanda est aussi l’unique pays africain à figurer dans le top 10 des États les plus en avancés en matière d’égalité hommes-femmes. Il devance la France, l’Allemagne et les États-Unis.

 

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