Politique économique

Chine : 6 millions d’emplois menacés dans les mines et la sidérurgie

Réservé aux abonnés | | Par - à Pékin
Transport de cendres de charbon près de Fuxin, important centre minier sur les hauts plateaux du Liaoning (Nord-Est).

Transport de cendres de charbon près de Fuxin, important centre minier sur les hauts plateaux du Liaoning (Nord-Est). © ZHANG PENG/LIGHTROCKET VIA GETTY IMAGES

Dans le cadre d’un vaste projet de restructuration économique, entre 5 et 6 millions d’emplois vont être supprimés dans les mines de charbon, la sidérurgie et l’industrie lourde.

À en croire un récent rapport gouvernemental, un millier de mines vont être fermées, et plus de 90 % des projets de construction de nouveaux sites d’extraction de charbon sont à l’arrêt. Officiellement, il s’agit de lutter contre la pollution en misant sur une énergie plus verte. Mais le véritable objectif est de soumettre à un régime drastique une industrie chinoise frappée d’obésité, de réduire la colossale surcapacité de la production industrielle.

Dans un premier temps, près de 1,5 million d’emplois devrait disparaître dans le secteur du charbon. Et 500 000 dans la sidérurgie. Au total, entre 5 et 6 millions de personnes sont concernées. Du jamais-vu depuis la grande vague de privatisations des années 1980.

Une catastrophe pour Shuangyashan, ville grise, pauvre, poussiéreuse et polluée de la province septentrionale du Heilongjiang. L’économie locale repose largement sur le charbon, comme en témoignent les innombrables terrils et mines hors d’âge qui parsèment le paysage. Un décor à la Germinal qui, ces dernières années, a inspiré plusieurs films (très) noirs.

Les villes minières affaiblies

Dans Blind Shaft (2003), des criminels assassinaient des mineurs de fond pour toucher l’argent des assurances. L’an dernier, Le Dragon noir, long-métrage documentaire de Zhao Liang évoquant la vie quotidienne des mineurs de fond, a contribué à sensibiliser l’opinion.

Depuis des décennies, le petit peuple silencieux des « gueules noires » est le moteur de la folle croissance chinoise. Et il en paie le prix. Chaque année, des milliers de mineurs perdent la vie, écrasés par l’effondrement d’une galerie ou soufflés par un coup de grisou. Manifestement, ils sont las de souffrir sans se plaindre.

Dans le Heilongjiang, une grève dure a été déclenchée pour réclamer le paiement d’arriérés de salaires. Les gueules noires, qui craignent que les restructurations en cours ne soient le prélude à leur licenciement, veulent solder les comptes avant la tempête.

Une vidéo obtenue par les agences de presse étrangères (et que nous avons pu visionner) montre des milliers de manifestants dans les rues de Shanghai, criant leur frustration devant le siège du Longmay Mining Holding Group, le géant local du charbon.

On y voit une femme âgée lancer à l’adresse d’un responsable : « Je suis à genoux, ma famille n’a pas de quoi manger ! » Et une autre hurler : « Comment pouvons-nous vivre ? » avant de s’effondrer et d’être évacuée par d’autres manifestants.

Les autorités sont placées devant un dilemme : comment réformer en profondeur la deuxième économie mondiale sans provoquer de troubles sociaux ? La chose étant à l’évidence impossible, elles ont recours, comme souvent, à la manière forte. Des dizaines de manifestants ont été arrêtés, d’autres battus en pleine rue par des policiers ou des gros bras au service des patrons.

L’objectif, c’est de faire peur

« L’objectif, c’est de faire peur, d’empêcher qu’une épidémie de contestation ne se propage à travers le pays. Compte tenu de la contraction de l’industrie et de la chute des prix du charbon, il est probable que les grèves se multiplient », commente Geoff Crothall, porte-parole de China Labour Bulletin, une ONG de Hongkong qui recense scrupuleusement les mouvements sociaux sur le continent – plus de deux cents par mois.

Minées par leur surcapacité de production, nombre de sociétés d’État ne sont plus rentables et ne survivent que grâce à l’endettement. Or la croissance chinoise est au plus bas depuis un quart de siècle. Passer d’un système fondé sur une production intensive à bas coût, énergivore et destinée prioritairement à l’exportation à un autre système jouant la carte de la consommation intérieure et générateur de valeur ajoutée est une opération à haut risque.

Les autorités comparent volontiers ces grands groupes archaïques où les mots de « rentabilité » et de « productivité » n’ont aucun sens à des « zombies ». Pour ne rien arranger, les exportations à bas prix ne permettent plus d’absorber les surplus de production de la sidérurgie.

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Tangshan (7,1 millions d’habitants), dans le Hebei (Nord-Est), est la capitale chinoise de l’acier. Des centaines d’ouvriers licenciés y ont récemment manifesté devant des usines contraintes d’arrêter leur production. L’euphorie qui avait marqué les années 2000 n’est plus qu’un souvenir. Lentement mais sûrement, la région s’enfonce dans la crise.

Le groupe d’État Guofeng a fermé cette année l’un de ses sites de production en invoquant des « facteurs incontrôlables ». Quelque 4 000 salariés sont concernés. « J’ai une fille, je fais vivre ma famille, qu’est-ce que je vais devenir ? » se lamentait l’un d’eux sous l’œil d’une poignée de journalistes occidentaux.

Plusieurs manifestants, brandissant des exemplaires du code du travail, réclamaient le versement d’indemnités. L’accès au complexe industriel leur était fermement interdit par des policiers. Depuis, la zone est bouclée pour éviter toute mauvaise publicité…

D’importantes pertes dans le secteur de l’acier

Plombés par le recul de la demande intérieure et par la dégringolade des prix, beaucoup d’aciéristes doivent mettre la clef sous la porte. Selon la Fédération nationale du fer et de l’acier, les pertes cumulées des plus importants d’entre eux ont été l’an dernier multipliées par vingt-quatre par rapport à 2014. Plus de 13 milliards d’euros, le montant en est évidemment considérable.

Entre 2000 et 2014, la production d’acier, dopée par des investissements massifs, un gigantesque plan de relance, le boom du marché immobilier et l’urbanisation à tous crins, a été multipliée par sept pour atteindre 820 millions de tonnes par an. Soit la moitié de l’offre mondiale. Or c’est précisément en 2014 que la demande chinoise a brusquement fléchi.

Aujourd’hui, le décalage donne le vertige : la Chine pourrait sortir de ses usines jusqu’à 1,2 milliard de tonnes d’acier par an, alors que la demande nationale atteint laborieusement 700 millions de tonnes.

Pour écouler leurs surplus, les aciéristes tentent donc de multiplier leurs ventes à l’étranger. Non sans succès. En 2015, celles-ci ont atteint 100 millions de tonnes. Une bouffée d’oxygène pour eux, mais un choc pour le marché international.

Pour les ouvriers de Tangshan, l’avenir s’assombrit.

Le déferlement de cet acier à des prix défiant toute concurrence compromet en effet la fragile reprise européenne et américaine dans le secteur. Du coup, plusieurs pays de l’UE demandent l’instauration de taxes antidumping calquées sur celles déjà imposées par Washington.

Pour relancer la croissance, les Chinois misent aussi sur la « nouvelle route de la soie », autrement dit, la construction de routes, ponts, tunnels et autres infrastructures en Asie centrale, en Europe et au Moyen-Orient. Coût total de l’opération : 100 milliards de dollars. Un pari risqué, de l’avis de plusieurs experts.

Conscient du problème, Pékin a promis de réduire sensiblement (entre 100 et 150 millions de tonnes) ses capacités de production d’acier d’ici à 2020. Ce qui se traduira par la suppression de 500 000 emplois, chiffre considérable. À titre de comparaison, l’ensemble des pays de l’UE n’emploient dans la sidérurgie que 328 000 salariés.

En outre, cette nouvelle politique ne sera pas sans conséquences sur le secteur minier, le charbon étant depuis toujours utilisé pour faire tourner les aciéries géantes.

Pour les ouvriers de Tangshan, l’avenir s’assombrit. Eux, dont le salaire mensuel s’est envolé depuis les années 1990, passant de moins de 130 euros à un millier d’euros aujourd’hui, vont devoir réapprendre à se serrer la ceinture. « À l’usine, on nous disait : « aimez votre pays », explique Shao, un ouvrier. Mais mon enfant ne prendra bientôt plus qu’un seul repas par jour en raison de la hausse des prix alimentaires. Comment accepter ça ? »

Pour tous eux qui ont passé leur vie dans les hauts fourneaux du nord du pays ou les mines du Heilongjiang, la relance fondée sur les énergies propres, les hautes technologies et le secteur tertiaire offre décidément bien peu de perspectives.

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