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Cet article est issu du dossier «Côte d'Ivoire : Un siècle de négritude avec Bernard Binlin Dadié»

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Adresse au doyen, Bernard Dadié

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Alain Mabanckou est écrivain et professeur de littérature francophone à UCLA (États-Unis). Depuis 2016, il occupe la chaire de création artistique au Collège de France.

Image176394.jpg © HERMANCE TRIAY/OPALE/LEEMAGE

Né vers 1916, Bernard Dadié, le père de la littérature ivoirienne, sera mis à l'honneur lors du Salon du livre de Genève, du 27 avril au 1er mai. L'occasion de revenir sur l'œuvre et le parcours d'un auteur engagé, à la fois romancier, dramaturge et poète. L'écrivain franco-congolais Alain Mabanckou lui rend hommage.

« Cher Aîné,

Vous avez aujourd’hui 100 ans, et vous êtes l’un des derniers témoins d’une époque qui entamait la recomposition de cette Afrique morcelée par l’esclavage, la colonisation et, de nos jours, par la prolifération de régimes dictatoriaux et le musellement de la voix du peuple.

Votre œuvre exalte l’union entre les « hommes de tous les continents », une communion qui redéfinirait un autre humanisme fondé sur la tolérance et le respect de toutes les cultures. Votre poésie et vos contes puisent leur force dans une cosmogonie africaine qui va à la rencontre de la culture occidentale non pas pour exiger des comptes, mais pour intégrer notre part d’imaginaire dans le grand concert des civilisations.

Vos textes ont émerveillé les jeunes écoliers africains nés après les indépendances, et ils continuent encore à inspirer ceux de notre époque. Au fond, en vous saluant ici, j’aimerais vous signifier combien je suis admiratif de votre temps et de votre engagement. Vous avez côtoyé les plus grands esprits de votre époque : Théodore Monod, Albert Londres, Alioune Diop, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Richard Wright, James Baldwin, Tchicaya U Tam’si, Jean-Paul Sartre, Jacques Rabemananjara, Jean-Jacques Rabearivelo, André Gide, Albert Camus… Vous avez vu naître la négritude dans l’entre-deux-guerres et assisté aux Congrès des écrivains et artistes noirs, en 1956 à la Sorbonne et en 1958 à Rome.

Votre roman autobiographique Climbié (1956), que j’ai plaisir à présenter à mes étudiants américains, exposait déjà la question de l’acculturation par le biais de cette langue française imposée par la colonisation. D’aucuns en auront gardé de sombres souvenirs et un profond sentiment de répulsion de son apprentissage, à cause des punitions et autres brimades les plus humiliantes infligées à l’élève africain surpris à « patoiser » dans la cour de récréation. Mais dans Climbié, vous n’éleviez pas la voix – ce n’est d’ailleurs pas votre genre -, vous déployiez plutôt une ironie digne des Lettres persanes de Montesquieu, et on devine votre sourire lorsque vous vous demandez : « Quelles sanctions prendre contre les individus qui jouent si légèrement avec une langue aussi riche, coulante et diplomatique que la langue française ? »

Comment ne pas rappeler que, dans Un Nègre à Paris (1959), vous inventiez le récit africain du « voyage en Europe », dans une sorte « d’exotisme renversé » : ce n’était plus l’Européen qui nous peignait avec son attirail de préjugés issus des premiers récits d’exploration du continent ou encore des littératures exotique et coloniale, mais c’était l’Africain, libre de ses mouvements, qui mettait à nu les mœurs de cette civilisation occidentale qu’on nous présentait alors comme l’unité de mesure de tout développement.

Oui, vous avez aujourd’hui 100 ans. Vous avez presque le même âge que la littérature africaine d’expression française – si l’on considère qu’elle a véritablement commencé avec Batouala (1921), le roman du Guyanais René Maran. En vous saluant, je salue aussi cette création littéraire du monde noir qui nous a permis de libérer notre parole et de récuser le portrait trop souvent désavantageux dessiné par l’Europe d’une Afrique des ténèbres et de la malédiction… »

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