Politique

Tunisie : Mehdi Jomâa, la tentation du retour

Au palais du gouvernement, à Tunis, le 25 avril 2014. © Fethi Belaid/AFP

À la faveur du discrédit qui frappe la classe politique, l'ancien Premier ministre indépendant continue de bénéficier d'une belle cote de popularité. Et fait désormais figure de présidentiable en puissance.

Deux ans et demi après son irruption inattendue sur le devant de la scène, Mehdi Jomâa reste un « objet politique non identifié ». Cet ingénieur de 53 ans, qui avait accompli l’essentiel de sa carrière professionnelle en France dans une filiale du groupe Total, n’était candidat à rien lorsque son nom a émergé, en décembre 2013, lors des ultimes séances de négociations visant à désigner un Premier ministre de consensus pour sortir la Tunisie de la crise dans laquelle l’avaient plongée les assassinats politiques des opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Jomâa a appris sa nomination en écoutant la radio, le 14 décembre au soir. Les plus folles rumeurs ont alors circulé. Les uns l’ont présenté comme un sous-marin d’Ennahdha, au motif qu’il avait siégé (en qualité de ministre indépendant) dans le gouvernement de l’islamiste Ali Larayedh. D’autres, arguant de sa proximité avec l’ambassadeur d’Allemagne, se sont empressés de le dépeindre en marionnette des Occidentaux.

D’autres encore, soulignant ses connexions supposées avec le lobby énergétique, ont voulu voir en lui l’homme du patronat. Très vite, cependant, ces préventions ont été balayées, et les Tunisiens ont appris à se familiariser avec le personnage, son style et sa méthode.

Un homme d’État singulier

Aujourd’hui, Jomâa ne fait toujours rien comme les autres. Il est « en réserve de la République », même si, dans le marasme actuel, il fait figure de présidentiable en puissance. Contrairement aux ténors des partis, qui s’étripent allègrement sur les plateaux de télévision, il fuit le buzz et les médias. Il ne faut pas compter sur lui pour allumer les feux de la polémique. Il creuse son sillon sans faire de vagues, en silence.

Il a organisé ses soutiens et annoncé, sur Facebook, mi-février, le lancement de son think tank, au nom sans équivoque, Tounes el-Badael (Tunisie Alternatives), vaste agrégation de compétences issues du gouvernement qu’il a dirigé pendant un an, mais pas seulement.

Aux rares journalistes qu’il consent à rencontrer, il explique qu’il était sincère lorsqu’il affirmait, en février 2015, à l’issue de la passation de pouvoir avec Habib Essid, son successeur à la Kasbah, qu’il allait tourner la page et qu’il retournerait avec bonheur travailler à l’international, dans le privé. S’il a fait volte-face, c’est, dit-il, pour ne pas fuir ses responsabilités.

Le problème ne vient pas des hommes, mais d’un déficit de vision globale…

« Ma prise de conscience remonte au mois de mai 2015, lorsque j’ai vu le pays dans l’ornière et que j’ai compris que le gouvernement actuel avançait sans cap bien défini. Le problème ne vient pas des hommes, mais d’un déficit de vision globale, sans doute parce que l’urgence électorale a relégué la réflexion sur le projet au second plan dans tous les partis. C’est dans ce domaine, le travail sur un projet de transformation de la Tunisie, que je peux apporter mon expérience et ma contribution. D’où l’idée du think tank. Je serais comblé si un ou des partis se l’appropriaient. Sinon, je prendrai mes responsabilités… »

Un bilan positif

Dans son esprit, comme dans celui de ses partisans et de ses adversaires, Tounes el-Badael n’est que le premier étage d’une fusée qui doit consacrer le retour de Mehdi Jomâa dans la vie publique le moment venu.

Sur le papier, ses chances sont réelles. C’est un outsider, mais le discrédit des formations politiques traditionnelles joue en sa faveur. Les fonctions qu’il a occupées à la primature – où il était le vrai chef du pouvoir exécutif -, son bilan, honorable à défaut d’être flamboyant, son image, qui n’a pas été abîmée par les querelles partisanes : autant d’éléments qui contribuent à lui forger une stature d’homme d’État.

Les sondages le montrent : en dépit d’une quasi-absence dans les médias, il figurait encore, en mars, dans le top 5 des personnalités politiques préférées des Tunisiens, avec 29 % d’opinions favorables, dans un classement dominé par le ministre de l’Éducation, Néji Jelloul, la « grande gueule » du gouvernement (baromètre Sigma/Le Maghreb). L’an passé à la même époque, il occupait la première place.

Ce tassement de popularité, conséquence de son éloignement, est logique et naturel. Mais l’ex-Premier ministre se maintient à un niveau remarquablement élevé. « Jomâa est une épine dans le pied de Nidaa Tounes, le parti présidentiel, car il mord largement sur son électorat centriste et moderniste modéré, analyse un communicant qui échange régulièrement avec l’ancien chef du gouvernement. En votant Ennahdha en octobre 2011, les Tunisiens ont opté pour la rupture, politique et identitaire, et cela a été la débandade.

Ils ont corrigé le tir en octobre et en décembre 2014, et plébiscité Nidaa Tounes et Béji Caïd Essebsi [BCE] au nom du vote utile, c’est-à-dire pour faire barrage à Ennahdha. La situation ne s’est guère améliorée. Les gens sont désillusionnés, ils ne croient plus au leader providentiel. La prochaine fois, ils pourraient privilégier la technicité et la compétence par un vote de raison. » Sur ce terrain, Jomâa, même s’il ne fait pas rêver, est celui qui offre les plus sérieuses garanties.

Il est à l’aise avec toutes les familles politiques, à l’exception de l’extrême gauche et de la « mouvance révolutionnaire »

L’image de technocrate un peu lisse qui lui colle à la peau, loin de le handicaper, pourrait paradoxalement constituer un atout. Comme il n’a aucun passé militant, il est à l’aise avec toutes les familles politiques, à l’exception de l’extrême gauche et de la « mouvance révolutionnaire », issue du Congrès pour la République (CPR, de Moncef Marzouki). Jomâa n’a jamais attaqué frontalement l’islam politique, ce qui le rend acceptable aux yeux des électeurs modérés d’Ennahdha.

C’est un vrai centriste, qui n’est pas clivant. Attaché aux valeurs familiales (il est père de cinq enfants), à la fois moderne et enraciné dans son identité, il ressemble au « gendre idéal », pour reprendre la formule du sondeur Hassen Zargouni.

Si la mayonnaise prend, l’ancien Premier ministre pourrait donc contrarier les plans de Nidaa Tounes pour les prochaines élections. Ses relations avec BCE sont d’ailleurs plutôt fraîches. Celui-ci n’est pas un adepte de Jomâa. Interrogé pour savoir s’il considérait ce dernier apte à lui succéder, le président tunisien a eu cette réponse cinglante : « Non, n’est pas président qui veut. »

Culturellement, tout oppose le vieux renard de la politique, formé à l’école bourguibienne, et le fringant quinquagénaire business oriented, devenu politicien par accident. Et leur relation s’est nouée sur un malentendu. Jomâa a été déniché et imposé par le quartet du Dialogue national, alors que Nidaa appuyait une autre candidature, celle de Mohamed Ennaceur (l’actuel président de l’Assemblée). À ce grief initial est venu s’en ajouter un second, à la fin de l’été 2014, quelques jours avant la date limite du dépôt des dossiers pour l’élection présidentielle de novembre-décembre, quand la rumeur d’une possible candidature Jomâa a commencé à enfler.

Les partisans de BCE y ont vu le signe de sa duplicité. Jomâa, de son côté, jure à qui veut l’entendre que cette idée ne lui a jamais traversé l’esprit. Aujourd’hui, ses proches insistent sur les mesquineries et les bassesses dont leur champion a été victime après l’alternance, manigances qu’ils imputent en bloc à Ridha Belhaj, l’ex-directeur du cabinet présidentiel, tombé en disgrâce en février.

En effet, même s’il ne s’en est pas publiquement ému, l’ancien Premier ministre a bien été vexé qu’on l’ait « oublié » lors de la cérémonie organisée à la présidence de la République en l’honneur du quartet lauréat du prix Nobel de la paix.

Pas plus qu’il n’a compris pourquoi la protection policière dont il bénéficiait lui a été retirée en janvier 2016. Et il n’a toujours pas digéré que Habib Essid, son successeur, se soit empressé de commander un audit secret sur son passage à la primature – sans doute dans l’espoir de mettre en évidence des gaspillages ou des malversations.

Même si Belhaj ne sévit plus au palais de Carthage (il en a démissionné le 1er février), Mehdi Jomâa sait qu’il n’a pas de cadeau à attendre de la présidence. Il n’en reste pas moins déterminé à tracer son chemin, à son rythme. D’abord l’équipe, une notion primordiale pour ce chantre du collectif, puis le projet, avant, peut-être, de se lancer dans la course.

Peut-il gagner une élection en se présentant en indépendant, ou devra-til se résoudre à transformer Tounes el-Badael en parti politique, comme l’y invitent déjà certains de ses camarades ? Le dilemme est sérieux. Mais ça, c’est une autre histoire.


LA START-UP DE MEHDI JOMÂA

Le comité directeur constitutif de la fondation Tunisie Alternatives compte 22 membres, outre l’ancien Premier ministre.

Il a des allures de gouvernement bis, avec pas moins de 8 anciens ministres de Mehdi Jomâa. Les compétences issues du monde de l’industrie et des affaires sont bien représentées, avec notamment Habib Fekih, président de la division Moyen-Orient de l’avionneur Airbus, et les banquiers Abdelwaheb Nachi et Seifeddine Béjaoui. Elyès Jouini, le physicien Tahar Belakdhar (fondateur de l’école Esprit) et Amina Bouzguenda Zeghal apportent leur caution scientifique et feront office de passerelles avec le monde académique. Ce think tank est « multidisciplinaire, à but non lucratif, indépendant et non partisan ».

Il s’est donné pour mission d’« aider à doter la Tunisie d’un projet de société répondant aux aspirations de sa population et de sa jeunesse » et veut « offrir aux décideurs publics et privés et à la société civile des analyses de qualité et un espace pour le débat ». Il aspire à organiser chaque année une conférence de haut niveau, en présence de décideurs et d’experts internationaux. La date de la présentation officielle du think tank n’a pas encore été arrêtée.

 

 

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