Politique

Libye : Fayez el-Sarraj marque des points et le gouvernement d’union nationale n’est plus une chimère

Le Premier ministre, Fayez el-Sarraj,dans les rues de la capitale,le 1er avril. © AFP

Neutralité des milices, ralliement du Parlement de Tripoli et des principales institutions… Le gouvernement d'union nationale en Libye n'est plus une chimère. Reportage.

Fathi Saïd, 65 ans, est incrédule. L’arrivée en catimini par bateau, le 30 mars, de  et de son conseil présidentiel ne l’émeut guère : « Vous avez remarqué les brigades qui les protègent ? Ce sont les mêmes qui travaillaient avec l’autre gouvernement. » Devant la base navale militaire qui sert de QG au futur « gouvernement d’union nationale », des véhicules blindés noirs et des pick-up surmontés de mitrailleuses portent en effet respectivement les estampilles de Nawasi et de la Brigade des martyrs de Souq el-Jouma (quartier de Tripoli). Ces deux groupes comptaient déjà parmi les soutiens de Fajr Libya (Aube de la Libye), la coalition, proche des islamistes, qui tenait la capitale depuis l’été 2014. Fathi Saïd, qui était dans le camp kadhafiste en 2011, juge plus sage d’attendre avant de porter un avis définitif sur la transition en cours.

Une bataille politique à venir

La communauté internationale, elle, n’en finit pas de se réjouir. L’arrivée de Fayez el-Sarraj – le Premier ministre désigné par l’ONU – à Tripoli est la première vraie avancée depuis la signature de l’accord de Skhirat, au Maroc, en décembre 2015, censé mettre fin à la division politique de la Libye, qui compte deux autorités, l’une à Tripoli, l’autre à Tobrouk. « Je suis ému par le courage [de Fayez el-Sarraj et des membres du conseil présidentiel] », a déclaré Martin Kobler, représentant de la mission de l’ONU pour la Libye (Unsmil), le 5 avril, à son arrivée à Tripoli pour leur apporter le soutien onusien. La veille encore du débarquement de Sarraj, les responsables de Fajr Libya appelaient les Tripolitains à prendre les armes si des membres du gouvernement d’union nationale venaient à fouler le sol de la capitale. À la surprise générale, il n’en fut rien. L’ONU, par l’entremise de l’Italien Paolo Serra, le « Monsieur Sécurité » auprès de Martin Kobler, s’était assurée dans le plus grand secret de la neutralité des principales brigades de Tripoli.

Khalifa el-Ghwell, Premier ministre sous Fajr Libya, se revendique toujours comme l’unique chef de gouvernement de l’Ouest

« Il a fallu trois jours de réunions pour programmer le débarquement du conseil présidentiel, explique Ghanyiwa, chef du groupe armé qui contrôle le quartier stratégique d’Abou Salim. À la fin, il n’y avait plus que quelques petites brigades opposées à sa venue. Les premières heures ont été tendues, mais ça n’a pas duré. » Trois arguments ont achevé de convaincre les chefs militaires de Fajr Libya : la pression de la communauté internationale, de plus en plus forte, le refus unanime de plonger Tripoli dans la guerre civile, comme Benghazi, et l’assurance, au moins dans un premier temps, que les groupes garderaient le contrôle de leurs zones et leurs prérogatives sécuritaires.

Si les affrontements redoutés n’ont pas eu lieu, la bataille politique n’est pas gagnée. Khalifa el-Ghwell, Premier ministre sous Fajr Libya, a fui Tripoli pour se réfugier dans sa ville natale de Misrata, mais, après quelques hésitations et malgré les sanctions de l’Union européenne (UE) à son encontre, il se revendique toujours comme l’unique chef de gouvernement de l’Ouest. Soixante-treize membres du Congrès général national (CGN), l’Assemblée de Fajr Libya, ont organisé une cérémonie le 5 avril pour transformer le CGN en Conseil d’État, équivalent d’une chambre haute, comme prévu par l’accord de Skhirat. Une poignée seulement d’élus irréductibles continuent de rejeter cet accord. Nouri Abou Sahmain, président du CGN et également soumis aux sanctions de l’UE, a déclaré vouloir aller devant la Cour suprême pour invalider le Conseil d’État.

La CdR n’a toujours pas voté l’investiture du gouvernement d’union nationale

Le conseil présidentiel, lui, est toujours bloqué à la base navale et n’a pu se rendre dans les bâtiments officiels du gouvernement. Mais c’est à plus de 1 200 km à l’est que se joue l’avenir de Tripoli. La Chambre des représentants (CdR), basée à Tobrouk, n’avait en effet, au 7 avril, toujours pas voté l’investiture du gouvernement d’union nationale, bien qu’une centaine d’élus aient fait part de leur volonté de le soutenir. Son président, Aguila Salah, également sanctionné par l’UE, empêche la tenue du scrutin et préfère s’afficher avec Khalifa Haftar, ancien général sous Kadhafi et initiateur de l’opération Karama (« dignité »), qui appuie le pouvoir de Tobrouk. Or ce dernier, soutenu à bout de bras par l’Égypte, rejette l’accord de l’ONU. « Je ne vois pas de réconciliation immédiate entre les deux camps, même si les Occidentaux ne peuvent pas soutenir durablement un accord auquel s’oppose l’Égypte », estime Mattia Toaldo, chercheur au Conseil européen des relations internationales (ECFR). L’expert ajoute que le Parlement de Tobrouk pourrait, ironiquement, obtenir le soutien des irréductibles du CGN rival.

Omar el-Aswad et Ali el-Gatrani, deux des neufs membres du conseil présidentiel, ne se sont pas rendus à Tripoli. Le second, très proche de Haftar, accuse les islamistes d’avoir fait main basse sur les institutions prévues par l’accord de Skhirat. Ainsi, Abderrahman Sewehli, figure de proue de Fajr Libya, a été élu président du Conseil d’État. Le parti modéré de Mahmoud Jibril, l’Alliance des forces nationales, a, lui, refusé d’intégrer le conseil présidentiel, où siège notamment Abdessalam Kajman, membre des Frères musulmans. « Nous avons été choisis par le comité de dialogue, nous avons tous des profils différents », rétorque Moussa el-Koni, vice-président du conseil présidentiel.

Si la population a accueilli favorablement le conseil présidentiel, elle exige des résultats immédiats

Plutôt que de s’appesantir sur les divisions, le Touareg préfère insister sur les mesures prévues pour lutter contre l’inflation et relancer la production pétrolière. D’autant que Sarraj a obtenu, ce qui est de bon augure, le ralliement de la Banque centrale, de la Compagnie pétrolière nationale et du Fonds d’investissement libyen, ainsi que celui de plusieurs villes. Si la population a accueilli favorablement le conseil présidentiel, elle exige des résultats immédiats, notamment pour mettre fin à la pénurie de liquidités dans les banques et à la hausse du prix des produits de base (le prix de l’huile a triplé en quelques mois).

Si les nouvelles institutions ne réussissaient pas la synthèse politique et tribale des différents protagonistes de la crise libyenne et ne mettaient pas fin à la grogne sociale, c’est Daesh qui pourrait être le grand vainqueur de cette nouvelle donne politique. Depuis son bastion de Syrte, il a appelé à combattre Sarraj et son « gouvernement de Croisés ». Il pourrait également trouver parmi les irréductibles de Fajr Libya de nouveaux adeptes. Ou à tout le moins des alliés stratégiques, comme Salah Badi, qui est à la tête d’une brigade radicale. C’est la crainte de Ghanyiwa : « Salah Badi ne rejoindra jamais Daesh, mais l’organisation pourrait l’utiliser pour commettre des attentats isolés à Tripoli. »

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