Droits de l’homme

Turquie : liberté de la presse, le monde du silence

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Manifestation de soutien aux journalistes emprisonnés, à Istanbul, le 10 janvier.

Manifestation de soutien aux journalistes emprisonnés, à Istanbul, le 10 janvier. © OZAN KOSE/AFP

Procès, lourdes peines de prison, harcèlement sur les réseaux sociaux, licenciements abusifs, retraits d’accréditation… Tous les moyens sont bons pour tenter de faire taire les journalistes.

«Un jour, le président Recep Tayyip Erdogan a dit que les livres pouvaient être plus dangereux que des bombes. » C’est par cette formule percutante que s’ouvre « Journalism Under Siege », le rapport qu’Ahmet Sik vient de consacrer, à la demande de l’English Pen, aux atteintes à la liberté de la presse en Turquie. Ancien du quotidien Cumhuriyet et lauréat 2014 du prix mondial de la liberté de la presse Unesco-Guillermo Cano, cet infatigable pourfendeur du régime connaît son sujet sur le bout des doigts.

Et pour cause : l’un de ses livres, dans lequel il dénonçait l’infiltration de la justice et de la police par la confrérie de l’imam Fethullah Gülen, à l’époque alliée d’Erdogan, avait été saisi avant même sa publication et lui avait valu treize mois de prison en 2011-2012. « Son procès a marqué le début de l’âge des ténèbres, résume sa consœur Ece Temelkuran. J’ai alors écrit un article intitulé « Le temps est venu », dans lequel j’expliquais que désormais la répression des médias ne connaîtrait plus de limites. »

Le mouvement de Gezi et le problème kurde, des sujets très sensibles

Auteur de livres à succès, Ece Temelkuran a elle aussi payé cher son audace d’enquêtrice. « J’ai été renvoyée du journal Habertürk lorsque j’ai écrit un article sur Roboski [en décembre 2011, l’armée avait bombardé ce village proche de l’Irak, tuant 34 contrebandiers kurdes que l’état-major avait, dit-il, confondus avec des séparatistes du PKK]. Une campagne de lynchage s’est alors déchaînée contre moi sur les réseaux sociaux. Elle était menée par des trolls, ces partisans que l’AKP, le parti au pouvoir, paie pour déverser des torrents de boue sur ses opposants.

Puis, lors du mouvement de contestation de Gezi Park, en 2013, des journaux progouvernement ont publié des photos de moi et de deux confrères, et prétendu que nous étions les instigateurs de cette révolte et des agents de l’étranger », explique-t-elle à J.A. Ce mouvement avait secoué plus de quatre-vingts villes, mais avait été ignoré par certains médias comme la chaîne CNN-Türk : pendant que la police tabassait et gazait les manifestants, elle diffusait des documentaires sur la vie des pingouins…

Il est compliqué de couvrir les opérations que mène l’armée dans le Sud-Est, dans des villes sous couvre-feu et transformées en champs de ruines

Le mouvement de Gezi et le problème kurde : deux sujets ultrasensibles. A fortiori depuis que la guerre, qui fit 40 000 morts entre 1984 et 1999, a repris de plus belle en juillet 2015. Compliqué de couvrir les opérations que mène l’armée dans le Sud-Est, dans des villes sous couvre-feu et transformées en champs de ruines, où les commandos du PKK se mêlent à des civils pris en tenaille. Et très risqué d’interviewer des chefs de cette organisation, sous peine de se voir dénier sa qualité de journaliste et accusé de soutenir le terrorisme.

« La Turquie se bat contre des organisations extrêmement dangereuses comme le PKK, Daesh ou l’État parallèle [la confrérie de Fethullah Gülen, ex-alliée d’Erdogan, devenue son ennemie numéro un], justifie Kemal Öztürk, du quotidien progouvernement Yeni Safak et ancien conseiller d’Erdogan. Certains journaux utilisent des informations émanant de ces organisations pour faire de la propagande, les rendre presque légitimes et s’en prendre au gouvernement. »

La relation entre l’AKP et les jihadistes, un thème à éviter

Autre ligne rouge : la nature des relations qu’entretient l’AKP avec des organisations jihadistes, comme le Front al-Nosra ou Daesh, qui sévissent en Syrie ou en Irak – liens que les Occidentaux ont jugés suffisamment troubles pour en faire état publiquement. Can Dündar, le rédacteur en chef de Cumhuriyet, et Erdem Gül, son représentant à Ankara, en ont fait l’amère expérience. En mai 2015, ils avaient publié un article assorti de photos et d’une vidéo montrant des camions remplis d’armes placés sous la protection des services secrets turcs et destinés, selon eux, à la rébellion syrienne. Pour avoir diffusé ces images, les deux hommes ont été directement menacés par le président.

Actuellement jugés à huis clos, ils encourent la réclusion à perpétuité pour « divulgation de secrets d’État à des fins d’espionnage », « tentative de renverser le gouvernement » et « assistance à une organisation terroriste » – la confrérie Gülen en l’occurrence, les policiers et gendarmes ayant intercepté lesdits camions, en janvier 2014, étant soupçonnés d’en faire partie. Si les défenseurs des droits de l’homme dénoncent un procès scandaleux, il n’émeut guère les journalistes proches de l’AKP. « Publier des secrets d’État qui font peser des risques sur la sécurité nationale est considéré comme un crime dans le monde entier. Ces images ont été acquises illégalement et sous la menace des armes par des membres de l’État parallèle. Dündar les a publiées malgré tout, ce n’est pas une attitude professionnelle », fustige Kemal Öztürk.

En 2011, une taxe de 590 millions de dollars (518 millions d’euros) aboutit au démantèlement du groupe Dogan, qui dut céder ses journaux Vatan et Milliyet, ainsi que sa chaîne Star TV

Procès, emprisonnement, harcèlement sur les réseaux sociaux, licenciements abusifs, retraits d’accréditation… Pour réduire les journalistes au silence, les méthodes ne manquent pas. Mais si la période noire des assassinats semble révolue (112 journalistes ont été tués entre 1909 et 2010), aujourd’hui la répression est institutionnalisée : lois liberticides, attribution de la quasi-totalité des marchés publicitaires aux médias favorables au gouvernement, domination de ce dernier sur l’organe de régulation de l’audiovisuel, amendes destinées à étrangler financièrement les récalcitrants et à les faire passer sous le contrôle de conglomérats proches du pouvoir. Ainsi, en 2011, une taxe de 590 millions de dollars (518 millions d’euros) aboutit au démantèlement du groupe Dogan, qui dut céder ses journaux Vatan et Milliyet, ainsi que sa chaîne Star TV.

Un seuil de tolérance amovible concernant « l’insulte au président »

Depuis quelques mois, la mode est aux raids policiers sur les médias proches du mouvement Gülen, comme le quotidien Zaman ou le groupe Koza Ipek, qui, depuis la rupture de leur gourou avec Erdogan, se refaisaient une virginité dans l’opposition. « Je suis l’une des victimes de ce régime despotique, clame Bülent Kenes, l’ex-rédacteur en chef de Today’s Zaman. En qualifiant d’insultes au président des tweets critiques envers Erdogan, l’un des tribunaux récemment créé a ordonné mon arrestation. Cela ne m’empêchera pas de continuer à me battre pour que la Turquie ne se transforme pas en prison à ciel ouvert. »

Passible de l’article 299 du code pénal, « l’insulte au président » fait florès depuis qu’Erdogan est devenu chef de l’État. À partir de quand le simple fait de le brocarder devient-il une insulte ? Le seuil de tolérance semble très bas. « Depuis 2014, 1 845 affaires sont entre les mains de la justice. Elles impliquent de nombreux journalistes et caricaturistes, mais aussi un garçon de 13 ans, des avocats et des chefs de partis d’opposition », écrit Ahmet Sik, qui dénonce « une stratégie d’intimidation destinée à faire passer la moindre critique pour un affront personnel ». « Certains confondent liberté de la presse et liberté d’insulter. Aucun journaliste ne peut dire : « Je ne peux pas critiquer le gouvernement. » En revanche, il peut dire : « Je ne peux pas l’insulter comme je le veux. » La presse étrangère a du mal à saisir cette nuance », soupire Kemal Öztürk.

Ahmet Hakan, lui, a reçu le message cinq sur cinq. En septembre 2015, des partisans de l’AKP ont attaqué Hürriyet, son journal, à coups de pierres et de bâton. Un mois plus tard, lui-même a été passé à tabac – nez et côtes cassés ! « Les attaques physiques sont extrêmement rares », tempère un collaborateur du Premier ministre, chargé des relations avec la presse étrangère. Il n’empêche : le député AKP d’Istanbul qui avait incité cette foule à la violence n’a non seulement fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire, mais a été nommé vice-ministre.


MAUVAISE ÉLÈVE

«Je ne suis pas en guerre contre les médias », a déclaré le président Erdogan lors de son voyage aux États-Unis, le 31 mars. Vraiment ? En 2015, Reporters sans frontières a placé la Turquie au 149e rang (sur 180) de son classement mondial de la liberté de la presse. Plus de 200 journalistes y ont été emprisonnés depuis 2011. Trente y sont aujourd’hui incarcérés. En 2014, Twitter et YouTube, que le chef de l’État avait qualifiés de « menace pour la société » et promis d’« éradiquer », ont été brièvement fermés. Au cours du dernier semestre de 2015, la Turquie a déposé plus de demandes d’interdiction de contenus Twitter que tous les autres pays du monde. Cette même année, l’accès à 42 000 sites web a été bloqué.

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