Politique

Algérie : tous contre Bouteflika !

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Quelque deux cents personnes ont pris part au conclave du 30 mars, à Zeralda.

Quelque deux cents personnes ont pris part au conclave du 30 mars, à Zeralda. © SAMIR SID

Réunie en conférence nationale, l’opposition a dénoncé d’une seule voix la politique du président, sans toutefois parvenir à s’entendre sur une stratégie commune.

Le président Abdelaziz Bouteflika, 79 ans, aurait sans doute préféré un tout autre « cadeau » pour célébrer l’an deux de son quatrième mandat. À moins de deux semaines du deuxième anniversaire de sa réélection, le 17 avril 2014, ses opposants se sont donné rendez-vous dans une maison syndicale, à Zeralda, sur le littoral ouest d’Alger, à quelques centaines de mètres de son lieu de résidence.

Depuis cette demeure, qui fait également office de siège quasi officiel de la présidence, Bouteflika pouvait presque entendre leurs réquisitoires contre son bilan à la tête de l’État depuis seize ans, contre sa politique et contre son style de gouvernance. Mercredi 30 mars, partis de diverses obédiences, personnalités indépendantes, syndicalistes et anciens ministres ont organisé une conférence nationale de l’opposition sous la bannière de l’Instance de coordination et de suivi de l’opposition (Icso), deuxième du genre après celle du 10 juin 2014.

Certes, il manquait à l’appel de grosses pointures telles que les anciens Premiers ministres Mouloud Hamrouche, Sid Ahmed Ghozali ou Mokdad Sifi, l’ex-chef de la diplomatie Ahmed Taleb Brahimi, l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Saïd Sadi, ou encore le plus vieux parti d’opposition, le Front des forces socialistes (FFS), de feu Hocine Aït Ahmed. Mais ce sont tout de même quelque 200 personnes qui ont pris part au conclave.

Qui était présent au conclave ?

Doyen des avocats et ministre sous Boumédiène à la fin des années 1960 aux côtés d’un certain Abdelaziz Bouteflika, Ali Yahia Abdenour, 95 ans, président d’honneur de la conférence, ouvre le bal des critiques. Le verbe toujours acerbe, l’infatigable militant des droits de l’homme reproche au raïs d’avoir éliminé tous les contre-pouvoirs pour s’assurer une présidence à vie. « Le dernier pouvoir est celui du président Bouteflika, qui a trois idées, estime Ali Yahia. Arriver au pouvoir, étendre ses attributions et les garder pour gouverner sans partage. »

Président du parti Talaie El Houriat (« avant-garde des libertés »), Ali Benflis n’a pas non plus ménagé celui dont il fut le chef de gouvernement entre 2000 et 2003 avant leur divorce brutal. Deux fois candidat à l’élection présidentielle, en 2004 et en 2014, le plus virulent des opposants au chef de l’État a encore une fois mis l’accent sur la vacance du pouvoir qui résulte, selon lui, de l’état de santé du président, lequel se remet difficilement de son AVC d’avril 2013. Jugeant que le pays est dans une « impasse politique », Benflis a mis en garde contre le « délitement institutionnel et administratif », contre les menaces qui pèsent sur la sécurité nationale et contre la crise économique d’une « gravité exceptionnelle » qui touche l’Algérie en raison de la chute des cours des hydrocarbures, sa principale ressource en devises.

Tous les ingrédients politiques et économiques sont malheureusement réunis pour provoquer une instabilité sociale, juge Benflis

« Tous les ingrédients politiques et économiques sont malheureusement réunis pour provoquer une instabilité sociale », juge Benflis. Président du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste), qui s’est retiré de l’alliance présidentielle qu’il formait avec le FLN et le Rassemblement national démocratique (RND), Abderrazak Makri demande, lui, que l’institution militaire soit tenue à l’écart des calculs politiques pour se consacrer à sa mission de défense nationale. C’est d’autant plus urgent, argue Makri, que le pays fait face à une situation tendue, notamment le long de ses frontières avec ses voisins de l’Est et du Sud. Bref, l’avenir de l’Algérie inspire de grandes inquiétudes.

Des volontés divergentes

Si les opposants ont tenu leur pari d’organiser une seconde conférence nationale en dépit des tracasseries administratives, si encore ils s’accordent à éreinter la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, ils n’en divergent pas moins profondément sur la stratégie à adopter contre le locataire d’El-Mouradia. Une élection présidentielle anticipée pour remédier à la « vacance du pouvoir » régulièrement dénoncée par Ali Benflis ? L’hypothèse est balayée d’un revers de main par les partisans du chef de l’État. « Il suit les affaires du pays et donne ses instructions au jour le jour », jure son Premier ministre, Abdelmalek Sellal.

« Le chef de l’État n’est pas en fin de mission », rappelle Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence. « Bouteflika restera au pouvoir jusqu’en 2019 », renchérit en écho Amar Saadani, secrétaire général du FLN et soutien inconditionnel du clan présidentiel. « Je poursuivrai ma mission malgré ma condition physique », expliquait le principal intéressé dans une lettre adressée à ses compatriotes en juillet 2015. Fermez le ban. Une transition pacifique sous les auspices de l’armée ? Envisager une période transitoire équivaudrait à remettre en question la légitimité du président élu et conduirait à l’application de l’article 102 de la nouvelle Constitution qui prévoit son impeachment (« destitution ») pour cause de maladie grave et durable. Là encore, l’hypothèse semble peu probable.

Bien que la Grande Muette s’interdise officiellement de faire de la politique, elle n’a jamais autant soutenu Bouteflika

Déjà évoquée durant l’été 2013 au lendemain de l’hospitalisation de Bouteflika en France à la suite de son AVC, elle a été farouchement combattue aussi bien par les fidèles du président que par le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah. Elle est d’autant plus improbable maintenant que le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), jugé hostile à l’entourage présidentiel, a été dissous et son ex-patron, le général Toufik, admis à la retraite. Bien que la Grande Muette s’interdise officiellement de faire de la politique, elle n’a jamais autant soutenu Bouteflika. Ahmed Gaïd Salah ne manque d’ailleurs pas une occasion de manifester sa loyauté et sa fidélité au chef de l’État. « Entre Gaïd et Bouteflika, il n’y a pas assez d’espace pour glisser une feuille de papier à rouler », confie un connaisseur des arcanes du sérail.

En clair, le président algérien a verrouillé le jeu autour de son avenir politique et peut-être même autour de sa succession, laquelle n’est pas encore à l’ordre du jour, bien qu’elle fasse l’objet de diverses supputations. Il ne reste plus à l’opposition qu’à attendre les législatives, prévues au printemps 2017, pour tenter de s’imposer sur la scène politique. D’ici là, son grand défi consistera à arracher au pouvoir la garantie d’un scrutin libre et transparent.


SAADANI FAIT LE SHOW

La constance avec laquelle Amar Saadani, secrétaire général du FLN, soutient Bouteflika est rarement prise en défaut. Au moment même où l’opposition se réunissait à Mazafran, le patron du FLN convoquait les cadres de son parti, une kyrielle de petites formations politiques, des organisations de masse, ainsi que des ministres à un show organisé à La Coupole du 5-juillet, sur les hauteurs d’Alger. Objectifs : défendre le chef de l’État et son bilan, vilipender ses opposants et tenter d’éclipser leur conclave. Bousculades dans les travées de la salle, cacophonie dans l’organisation, presse malmenée, la démonstration de force n’aura duré que deux heures.

Suffisant pour que le chef du FLN réaffirme son statut de tête de pont du clan présidentiel. Et, pour mieux le souligner, Saadani ne s’est pas privé, la veille de la grand-messe, sur une radio nationale, d’éreinter plusieurs hauts responsables. Ahmed Ouyahia ? Il complote contre Bouteflika pour prendre sa place. Le gouverneur de la Banque d’Algérie ? « Une catastrophe pour l’économie nationale. » Le ministre des Finances ? « Un incompétent. » L’opposition n’aurait pas rêvé meilleur détracteur du pouvoir…

 

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