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Société

Guinée : voyage à Kankan, la vénus du Milo

Image172538.jpg © DR

Un reportage historique et culturel dans la capitale de la Haute Guinée, traversée d'est en ouest par le Milo.

Située à 680 km à l’est de Conakry, Kankan, capitale de la Haute Guinée et deuxième ville du pays par sa population (473 500 habitants), était l’un des 24 villages de la province du Batè : 12 habités par les Peuls du Wassoulou et 12 par les Maninka Mori, ou marabouts du Malinké, venus depuis l’empire du Ghana (IIIe-XIIIe siècle) via celui du Mali (XIIIe-XVIe siècle). Batè signifie en malinké « entre-deux fleuves » : le Djoliba (nom local du Niger), qui coule à 40 km au nord de la ville, et son affluent, le Milo, qui traverse d’est en ouest la ville de Kankan, nom qui désigne la porte ou son battant, que les artisans locaux fabriquaient à partir des joncs poussant au bord du Milo.

Jadis ville étape sur la route qui menait à Tombouctou, Kankan était aussi reliée à Bamako par bateau. Aujourd’hui, le Milo n’est plus navigable, ensablé à cause de l’activité des nombreuses briqueteries artisanales qui envahissent les berges, mais Kankan est resté un grand centre de négoce, de production agricole (coton) et de transformation (jus de fruits, matériaux de construction).

Une cité historique

La cité a été fondée au tout début du XVIIe siècle par Daouda Kaba, un Mandingue originaire de Djafounou (Mali) dont la famille s’était installée à Diankana, un village voisin. Grâce à l’amitié que Fodé Moudou Kaba, son père, entretenait avec Fodé Moudou Condé, le chef des Condés, ces derniers ont accepté de céder une partie de la terre qui leur appartenait à Daouda Kaba. « Pour venir la cultiver, Daouda devait chaque matin remonter le fleuve Milo et le redescendre chaque soir jusqu’à son village. C’est pour cela qu’il aurait fini par s’y établir et créer Kankan », raconte le journaliste et historien Fabou Koulibaly.

Au XVIIIe siècle, après des guerres de territoires, les Kaba se réfugieront au Fouta-Djalon, en Moyenne Guinée. Un repli tactique depuis lequel, avec l’aide de leurs hôtes peuls, ils reconquirent définitivement leurs anciennes terres. Ce qui explique que des quartiers de Kankan portent le nom des capitales politique et religieuse du Fouta théocratique, Timbo et Fougoumba (devenu Kabada).

En 1751, Alpha Kabinet Kaba, grande figure historique de la ville, a donné à Kankan son surnom de Nabaya

À son retour du Fouta-Djalon, en 1751, Alpha Kabinet Kaba, grande figure historique de la ville, a donné à Kankan son surnom de Nabaya (« terre d’accueil », en malinké). Il a aussi divisé sa population en cinq groupes d’âge et de gestion – correspondants aux cinq prières musulmanes de la journée – appelés sèdès ou sérès (en malinké : « lutter », « se mesurer », « souffrir ensemble »), et qui, aujourd’hui encore, participent au développement de la ville. Les cotisations de leurs membres, dont le plus éminent est le Sötikèmö (« le doyen des sages »), ont ainsi permis de construire entre autres des mosquées et la morgue de l’hôpital régional.

Un centre culturel islamique

L’une des particularités des sèdès est la mamaya, une danse organisée pendant la fête de la Tabaski et les jours suivants, à laquelle peut prendre part toute la communauté mandingue de Kankan et de sa région, mais aussi tous ses ressortissants, y compris ceux qui se sont expatriés à l’autre bout du monde. Ancrée dans l’identité culturelle de Kankan, la mamaya a inspiré nombre d’artistes, comme la Guinéenne Dianka Diabaté et la Malienne Amy Koïta (les voisins maliens se joignant d’ailleurs régulièrement à la fête).

Principal centre culturel islamique de la Haute Guinée, la ville abrite de nombreuses mosquées et écoles coraniques. Surtout, elle a sa famille de chérifs (sages érudits considérés comme des descendants directs du Prophète). El Hadj Amadou Chérif, 88 ans, est le dixième et le plus âgé des fils vivants de Cheikh Fantamady Chérif (qui fut le marabout de l’ex-président ghanéen Kwame Nkrumah), auquel il a succédé à la tête du kabila (« clan »). El Hadj Amadou Chérif est à ce titre le secrétaire de la Ligue islamique régionale de Kankan, maître à bénédiction et grand médiateur en cas de conflits, compte tenu de la neutralité de la famille Chérif – laquelle a renoncé à l’imamat (au profit des autochtones Kaba), ainsi qu’à la fonction de Sötikèmö, auprès duquel elle a un représentant.

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