Politique

Arabie saoudite : sonnette d’alarme

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Un soldat émirati à bord d'un hélicoptère CH-47 Chinook survolant le territoire yéménite, le 17 septembre 2015. © ADAM SCHRECK/AP/SIPA

Triste anniversaire, passé inaperçu. Il y a tout juste un an, le 26 mars 2015, cet important pays du tiers-monde a déclenché une guerre atroce contre son voisin du Sud pour y mater une insurrection.

Afin d’atténuer les critiques suscitées par ses agissements, il a constitué une étrange coalition de neuf pays. Et, depuis plus de 365 jours, il bombarde à volonté, tire sur tout ce qui bouge, provoque chez son voisin exode et famine.

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Il a très mauvaise presse auprès de l’opinion éclairée : nous considérons qu’il alimente l’islamisme sous toutes ses formes, origine principale de nos maux actuels. Mais ses dirigeants bénéficient de l’inaltérable mansuétude de leurs homologues occidentaux et africains : ils n’ont pour eux que sourires obséquieux et marques ostensibles de considération.

Ce pays dont j’ai déjà parlé plus d’une fois a pour nom l’Arabie saoudite, et son voisin ravagé par la guerre et des bombardements aveugles est le Yémen.

Fermant les yeux et se bouchant les oreilles, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France continuent imperturbablement de lui fournir les armes et les munitions indispensables à la poursuite de sa guerre.

Mais, cette semaine, des voix se sont enfin fait entendre : deux des organisations les plus grandes et les plus respectées qui défendent les droits de l’homme et dénoncent les dérapages des gouvernements, Human Rights Watch et Amnesty International, ainsi que certains organismes de l’ONU comme le Programme alimentaire mondial (PAM) ont tiré la sonnette d’alarme.

Notre devoir est de les écouter.

Tous alertent l’opinion mondiale et nous demandent de faire cesser ces crimes de guerre en série. Ils exhortent les États-Unis, le Royaume-Uni et la France à cesser leurs livraisons d’armes et de munitions à l’Arabie saoudite, qui les utilise pour tuer indistinctement, en premier lieu les populations civiles.

Les grands exportateurs d’armes ne les écouteront pas, car l’Arabie saoudite est pour eux, depuis des décennies, le meilleur des clients, celui qui n’est jamais rassasié et vers lequel on se tourne lorsqu’on a besoin d’exporter les armes et les munitions que l’on produit.

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Enrichi par la rente pétrolière, et avant qu’elle ne se tarisse, ce pays consacre chaque année à son budget de la défense jusqu’à 13 % de son PIB.

C’est là un record mondial, car les pays normaux n’y affectent qu’entre 2 % et 4 % de leur PIB.

En 2015, l’Arabie saoudite a été, après les États-Unis et la Chine, celui qui alloue le plus d’argent à ses armées : 81 milliards de dollars.

La Russie (65,6 milliards), le Royaume-Uni (56,2 milliards), l’Inde (48 milliards) et la France (46,8 milliards) – toutes puissances nucléaires -, sont loin derrière ce pays qui ne produit pas une cartouche et achète tout aux grands pays marchands d’armes.

L’argument de ses fournisseurs occidentaux, États-Unis, Royaume-Uni et France, est que la Russie, la Chine et même Israël prendraient immédiatement et sans aucun état d’âme leur place s’ils s’avisaient de refuser à l’Arabie saoudite ce qu’elle commande et paie rubis sur l’ongle.

C’est là, hélas ! un argument de poids. Mais que faire dans ces conditions ?

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Barack Obama, l’actuel président des États-Unis, est sur le départ, mais il a eu, pendant plus de sept ans, à traiter avec les dirigeants saoudiens alliés de son pays depuis près d’un siècle. Dans une interview-testament qu’on lui reproche déjà, il ne dit pas qu’il en a par-dessus la tête d’eux et de Netanyahou. Mais il le pense et il les classe parmi les free riders : des égoïstes profiteurs qui cherchent systématiquement à tirer les marrons du feu.

Les dirigeants saoudiens oppriment leurs sujets et propagent parmi les autres musulmans le wahhabisme, interprétation rigoriste et obscurantiste de l’islam. Bellicistes, ils attisent les braises au lieu d’éteindre l’incendie.

Obama ne dit pas qu’il faut les renverser, et son successeur reprendra la tradition des réalistes euro-américains : ils sont là, on fait avec et, mieux, on en profite.

Il n’y a donc pas d’issue à l’impasse actuelle : en dehors des Saoudiens eux-mêmes, personne ne se dévouera pour débarrasser l’islam et le monde de ceux qui se sont arrogé le titre et la fonction de « gardiens des lieux saints de l’islam ».

Il faudrait un miracle, une intervention divine, mais est-il réaliste de l’espérer ?

Je ne sais. Je ne désespère pas en tout cas d’un événement imprévu qui nous permettrait de voir enfin l’Arabie dotée de dirigeants qui, pour trouver le bon chemin, feraient, selon l’adage arabe, exactement l’inverse de ce à quoi s’adonne la dynastie des Saoud.

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