Diplomatie

Rwanda – Burundi : mille collines, mille refuges…

Dans le camp de Gashora, dans le sud du Rwanda, en avril 2015. © EDMUND KAGIRE/AP/SIPA

Kigali nie, mais Bujumbura ne veut pas en démordre, convaincu que son voisin fait bien plus qu'accueillir des exilés. Paul Kagamé sait pourtant à quel point il serait risqué d'afficher ses sympathies.

Un ordinateur portable, un smartphone, un modem WiFi… Seuls quelques outils technologiques relient encore Innocent Muhozi à son pays, le Burundi. À Kigali, où il a posé ses valises, le patron de Télé Renaissance est contraint de partager un bureau avec d’autres journalistes. Le Rwanda n’est pas réputé pour son respect de la liberté de la presse, mais au moins Innocent Muhozi est-il en sécurité.

Solidarité politique et journalistique

En mai 2015, les bureaux de sa chaîne de télévision ont été détruits par les forces de sécurité burundaises, qui lui reprochaient, ainsi qu’à plusieurs autres médias, d’avoir relayé la déclaration dans laquelle le général Godefroid Niyombare annonçait prendre le pouvoir et démettre le président burundais de ses fonctions. C’est donc au Rwanda qu’Innocent Muhozi a trouvé refuge – plus précisément dans les locaux de Contact FM, une radio privée proche du gouvernement rwandais. Solidarité journalistique ? Oui, mais pas seulement. Elle est aussi politique (les deux stations sont radicalement opposées au régime de Pierre Nkurunziza), et surtout familiale : le patron de Contact FM, l’hyperactif et engagé Albert Rudatsimburwa, n’est autre que le cousin d’Innocent Muhozi, dont la mère est rwandaise.

En un an, le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) a recensé 75 000 arrivées

Depuis le début de la crise burundaise, en avril 2015, ce genre de réunions de famille se multiplient au pays des Mille Collines. Dans les foyers, on se serre pour accueillir un neveu ou une tante venus se mettre à l’abri. En un an, le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) a recensé 75 000 arrivées (24 000 personnes se sont installées dans la seule ville de Kigali). Sans compter tous ceux qui – et ils sont nombreux – ne se sont pas enregistrés.

Il n’y a là rien de très surprenant. D’abord parce que les liens culturels et souvent familiaux sont étroits entre ces deux peuples. Des dizaines de milliers de Tutsis rwandais ont vécu au Burundi entre 1959 et 1994, quand ils fuyaient les pogroms. Ensuite parce que, depuis 1994 et la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), qui a mis fin au génocide des Tutsis, le Rwanda est vu comme le protecteur de cette minorité dans la région. Or, au Burundi, ils sont désormais nombreux à se sentir menacés par le pouvoir.

De plus en plus de réfugiés au Rwanda

Les réfugiés continuent donc d’affluer. « Nous enregistrons quelques dizaines d’arrivées par jour, explique Saber Azam, le représentant du HCR au Rwanda. Certains jours, comme cela a été le cas fin janvier, ce chiffre peut monter à plusieurs centaines, quand ils découvrent un passage sûr. » Selon de multiples témoignages recueillis par l’organisme onusien, les forces de sécurité burundaises déployées le long de la frontière interdisent en effet à leurs ressortissants de s’exiler.

Pourquoi ? Parce que le gouvernement veut éviter l’inflation de ces chiffres qui contredisent le discours officiel selon lequel il n’y a pas de crise au Burundi. Mais les plus pessimistes, qui ne manquent pas dans un Rwanda encore traumatisé par 1994, y voient surtout une prise d’otages. Pour Bujumbura, expliquent-ils, ce serait une manière de dire : « Ne tentez rien contre nous. La vie de vos frères et sœurs reste entre nos mains. »

Au sein de l’opposition burundaise, le rapport de force bascule au profit des partisans de la lutte armée, confirme Tom Perriello

Dans la villa qu’il loue à Kigali, François Nyamoya fulmine contre cette situation. Cet avocat, secrétaire général du Mouvement pour la solidarité et la démocratie (MSD) d’Alexis Sinduhije, vit à un jet de pierre de l’ambassade du Burundi. Il veut encore croire que des négociations menées sous l’égide de la communauté internationale ramèneront le calme, mais s’interroge depuis que, en janvier, les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine ont renoncé à imposer à Pierre Nkurunziza une force de maintien de la paix. « Que pensez-vous que nous allons faire ? Rester ici les bras croisés sans espoir de rentrer chez nous ? »

« Au sein de l’opposition burundaise, le rapport de force bascule au profit des partisans de la lutte armée », confirme Tom Perriello, l’envoyé spécial des États-Unis dans la région des Grands Lacs. Pour l’instant, les embryons de mouvements rebelles restent divisés entre les partisans de Godefroid Niyombare, d’Alexis Sinduhije, de Hussein Rajabu (qui fut autrefois très proche de Nkurunziza) et d’Aloys Nzabampema, l’ancien chef d’état-major de la rébellion des Forces nationales de libération (FNL).

En dépit de l’évidente sympathie que les opposants burundais suscitent à Kigali, les responsables rwandais doutent de leur capacité à s’organiser. Le modèle qu’ils ont en tête, c’est bien sûr celui du FPR : une organisation ultrahiérarchisée qui s’est formée clandestinement, avec le soutien de l’Ouganda, et qui l’a emporté grâce à une discipline de fer et au prix de lourds sacrifices.

Aujourd’hui, le Rwanda semble être le seul en mesure de structurer et d’unifier la rébellion burundaise. Mais est-il prêt à le faire ? Un rapport du groupe d’experts de l’ONU en RD Congo affirme que des civils ont été enrôlés dans le camp de réfugiés de Mahama, dans l’est du Rwanda. Après avoir personnellement rencontré une partie d’entre eux, Tom Perriello a relayé ces accusations devant le Sénat américain. Mais personne n’est capable de dire quel est le niveau exact d’implication de Kigali. Les services rwandais mènent-ils la danse ? Se contentent-ils de fermer les yeux ? « Le Rwanda n’a pas mis tout son poids dans la balance, assure une source diplomatique française. On est très loin du niveau de soutien qu’il fournissait aux rebelles congolais du Mouvement du 23-Mars [M23]. »

Kigali joue la prudence

Kigali, en tout cas, dément en bloc. Fin décembre, le président rwandais, Paul Kagamé, a parlé d’accusations « puériles ». « On dit que le Rwanda leur donne des armes pour aller se battre au Burundi, mais il n’y a aucune preuve, a-t-il ajouté. Pas la moindre preuve. » « On surestime l’omnipotence de Kigali, ajoute François Nyamoya. Les liens entre nos peuples sont très particuliers. Il peut y avoir des solidarités qui ne remontent pas au sommet de l’État. » Et de s’agacer des accusations portées contre le Rwanda : « On s’en prend à une conséquence tout en refusant de s’attaquer à la cause, s’indigne-t-il. C’est quand même Pierre Nkurunziza qui est à l’origine de la crise ! »

Paul Kagamé ne renierait pas cette analyse. Dans une série de tweets, le 20 février, il a dénoncé une « solution finale » orchestrée par Bujumbura et protesté contre la présence d’éléments des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR, rébellion hutue rwandaise) sur le territoire burundais. C’est d’ailleurs ce soupçon, né il y a plus de deux ans, qui a véritablement brouillé les deux pays, bien avant les débats sur le troisième mandat de Pierre Nkurunziza.

Le Rwanda sait qu’une solution militaire présenterait le risque énorme de polariser et d’ethniciser davantage encore les tensions internes au Burundi

Malgré tout, le Rwanda évite d’apparaître en première ligne dans les efforts – auxquels il croit peu – pour résoudre cette crise et exclut de participer à toute intervention militaire régionale. Fin janvier, à Addis-Abeba, ses diplomates ont fait profil bas. « Bujumbura nous accusait déjà d’intervenir sur son sol, explique un cadre du FPR. Si nous avions pris position, on nous aurait accusés de comploter contre le Burundi. »

Kigali joue donc la prudence. D’autant qu’il lui faut déjà gérer les critiques contre la révision constitutionnelle qui permettra à Paul Kagamé de se représenter en 2017. Et que les pressions subies en 2013, à la suite des accusations de soutien au M23, sont encore dans les mémoires. Enfin, le Rwanda sait qu’une solution militaire présenterait le risque énorme de polariser et d’ethniciser davantage encore les tensions internes au Burundi. Toute rébellion qui prendra pied dans le pays, qu’elle ait ou non le soutien du Rwanda, y sera assimilée. Raison de plus pour agir avec précaution. Surtout si la thèse de la prise d’otages est avérée.


Ils sont passés par ici …

Où se cachent les chefs rebelles burundais ? « Ils circulent dans la région », assure, laconique, le journaliste burundais Innocent Muhozi, bien informé sur la question. Si certains ont d’abord trouvé refuge à Kigali, comme Godefroid Niyombare au lendemain de son putsch manqué, en mai 2015, il est aujourd’hui difficile de les localiser. Certaines sources affirment qu’ils sont au Burundi, dans le maquis, d’autres qu’ils sont toujours au Rwanda. À supposer que cela soit le cas, ils se font en tout cas très discrets et fuient les médias. Peut-être pour ne pas embarrasser leur hôte.

 

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte