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Cet article est issu du dossier «Attentat de Grand-Bassam : après le choc»

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Sécurité

Terrorisme : négocier avec le diable ?

Troupes maliennes en alerte, près du siège de la mission militaire de l'Union européenne à Bamako, le 21 mars 2016. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Voici quelques mois, à Tunis, lors d'une réunion confidentielle consacrée au Sahel, un diplomate scandinave a, de sa voix monotone, lancé une petite bombe devant l'assemblée composée de diplomates comme lui, de militaires, de chercheurs et d'hommes de terrain venus de part et d'autre du désert.

C’était une question simple et courte qui sonna pour beaucoup comme une immense transgression : « Et pourquoi ne pas négocier avec les terroristes ? » La plupart des participants s’indignèrent. « Ridicule ! » dira plus tard en aparté un diplomate français. Vraiment ?

L’idée, depuis, a fait son chemin, et ceux qui la promeuvent ne manquent pas d’arguments. L’opposant malien Tiébilé Dramé la défend ouvertement depuis quelques semaines. Plus récemment, c’est une figure touarègue de premier plan, Mohamed Ag Intalla, qui a appelé Bamako à « engager des discussions avec les jihadistes maliens ». On peut contester à cet homme, qui cumule les casquettes de député à l’Assemblée nationale (élu sous la bannière du parti au pouvoir) et de chef de la tribu des Ifoghas, certains de ses choix stratégiques mais pas sa connaissance du terrain.

Les Américains ont dû se résoudre à négocier avec les talibans en Afghanistan

Or que dit-il ? Que parmi les jihadistes à l’intérieur des frontières de son pays, les Maliens sont aujourd’hui « les plus nombreux ». Sans eux, il serait vain d’espérer débarrasser le Mali de cette plaie. Et Intalla de rappeler qu’il ne s’agirait en rien d’une première : les Américains ont dû se résoudre à négocier avec les talibans en Afghanistan, et les Algériens ont fini par discuter avec les islamistes.

À Tunis, le diplomate scandinave avait lui aussi convoqué l’Histoire, citant les nombreux épisodes au cours desquels le pouvoir présenté comme « légitime » avait été contraint de négocier avec ceux qu’il considérait comme des « terroristes » (mais qui se percevaient, eux, et parfois à juste titre, comme des résistants) : Londres avait fini par discuter avec l’IRA, Madrid avec l’ETA, Tel-Aviv avec l’OLP…

Il ne s’agit pas, comme l’ont fait et continuent peut-être de le faire certains régimes de la région, de négocier secrètement la paix en la monnayant, de signer un obscur pacte de non-agression finalement contre-productif. Il ne s’agit pas non plus de se plier aux revendications des groupes jihadistes, ni de les absoudre de leurs crimes, ni même de légitimer leur idéologie mortifère. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : la politique menée par les États ouest-africains – sous l’influence de la France et des États-Unis -, qui consiste à refuser toute discussion avec des « fous de Dieu » et à les traquer, est inefficace.

Et pour cause : elle ignore deux réalités. La première est constatée par tous ceux qui arpentent le septentrion malien : si les groupes armés salafistes ont gardé quasi intact leur pouvoir de nuisance depuis trois ans, c’est en partie parce qu’ils bénéficient du soutien d’une partie de la population. En certains endroits oubliés des pouvoirs publics depuis des décennies, ils sont perçus comme un moindre mal. Posons-nous les vraies questions : pourquoi Iyad Ag Ghaly, le chef d’Ansar Eddine, a-t-il gardé intacte son aura malgré sa dérive fondamentaliste ? Pourquoi Amadou Koufa, le leader du Front de libération du Macina, n’a-t-il aucun mal à recruter des hommes ?

Une solution malienne incluant toutes les forces en présence, y compris celles considérées aujourd’hui comme infréquentables, permettrait au pays d’enfin se relever

Les réponses à ces questions sont peut-être à trouver dans cette autre réalité, celle que l’on ne veut en aucun cas entendre en Occident : comme l’ETA ou l’IRA, ces groupes jihadistes ont un projet politique. Un projet politique effrayant certes, car guidé par une vision obscurantiste du monde, mais à même de susciter promesses et espoir chez ceux qui s’y convertissent.

Il est évident que la discussion semble impossible avec certains de ces « sème-la-mort ». Il ne s’agit pas non plus de laisser croire que le dialogue avec quelques-uns de ces jihadistes permettrait de nettoyer le Sahel de ce fléau. On peut toutefois penser qu’une solution malienne incluant toutes les forces en présence, y compris celles considérées aujourd’hui comme infréquentables, permettrait au pays d’enfin se relever et ôterait à ceux qui refuseraient de discuter non seulement un repaire d’où ils peuvent organiser leurs tueries, mais aussi un vivier dans lequel les recrues ne manquent pas.

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