Politique

Sénégal : le grand test du référendum constitutionnel

Fadel Barro, le porte-parole de Y'en a marre, compte désormais parmi les détracteurs de Macky Sall. © YOURI LENQUETTE

Ç'aurait dû n'être qu'une simple formalité, mais la consultation du 20 mars menace de se transformer en référendum pour ou contre Macky Sall. Et les adversaires du chef de l'État sont en train d'y trouver une seconde jeunesse.

Sur la scène du Grand Théâtre national de Dakar, lundi 7 mars, Macky Sall a retrouvé la verve d’un chef de parti qui entend ne faire qu’une bouchée de ses adversaires. « Inch Allah, le 20 mars, chacun saura qui est le plus fort, s’exclame-t-il en wolof. Ils ont oublié ce qu’est la défaite. Puisqu’ils en redemandent, je vais les soulever bien haut avant de les jeter à terre ! » Devant le conseil national de l’Alliance pour la République (APR), le parti qu’il a fondé et qu’il dirige toujours, le président sénégalais est venu galvaniser ses troupes en vue d’une bataille qu’il n’envisage pas de perdre… au risque d’y perdre la face.

Pour Macky Sall, l’affaire s’annonçait comme une promenade de santé électorale, mais la campagne en vue du référendum constitutionnel prévu pour le 20 mars a tourné à l’épreuve de force. Face à lui, un vaste « front du non » entend transformer cette consultation présumée consensuelle en véritable plébiscite depuis que, le 16 février, le chef de l’État a dit renoncer à soumettre à référendum la réduction de sept à cinq ans de son mandat en cours. Une promesse aussi symbolique qu’atypique qu’il avait formulée en 2012 et réitérée depuis son élection.

Contradiction

À peine les téléviseurs éteints, une lame de fond contestataire soulevait une opinion sénégalaise encore traumatisée par le wax waxeet (« dire puis se dédire », en wolof) du prédécesseur de Macky Sall à la tête de l’État (après avoir limité à deux le nombre de mandats présidentiels successifs, Abdoulaye Wade s’était porté candidat une troisième fois, en 2012). Le soir même de l’allocution de Macky Sall, le porte-parole de Y’en a marre, Fadel Barro, évoquait « une immense déception » face à ce revirement perçu comme un énième avatar de la « politique politicienne ». Trois jours plus tard, aux côtés de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho) et d’autres associations, ce mouvement, hier emblématique de la contestation anti-Wade, annonçait son intention d’appeler à voter non au référendum.

L’alliance des contestataires de la société civile sera officiellement scellée le 24 février dans un hôtel dakarois. Avec un slogan inspiré de l’histoire sénégalaise, « Ñaani bañ na » (mot d’ordre d’un village qui avait refusé l’hospitalité au chef de guerre Lat Dior, au XIXe siècle), et un hymne sur mesure (Senegaal bañ na : « le Sénégal refuse »), entonné par trois rappeurs issus des rangs de Y’en a marre. Unis par la « déception » et par le sentiment de « trahison », divers mouvements citoyens ont donc décidé de sanctionner le chef de l’État à l’occasion de la consultation constitutionnelle.

Mobilisation

Entre-temps, les uns après les autres, les principaux partis politiques sont sortis du mutisme dans lequel les avait provisoirement plongés la décision présidentielle. Après avoir un temps oscillé entre l’indifférence et la tentation du boycott, le Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition) a décidé de rallier le camp du non. Au nom du parti Rewmi, l’ancien Premier ministre Idrissa Seck a lui aussi annoncé qu’il appellerait ses troupes à faire bloc contre le référendum.

Même position chez Malick Gakou, qui a fondé en 2015 le Grand Parti après avoir été exclu de l’Alliance des forces de progrès (AFP) d’un Moustapha Niasse rallié au chef de l’État. Plus inattendue, la prise de position en faveur du non d’Abdoul Mbaye, ancien Premier ministre de Macky Sall, exposée dans une longue tribune. Quant aux deux principaux électrons libres du Parti socialiste (PS, membre de la coalition présidentielle), la députée Aïssata Tall Sall et le maire de Dakar, Khalifa Sall, ils ont à leur tour fait connaître leur décision de voter non, à contre-courant du soutien exprimé par leur parti.

Pendant une dizaine de jours, le Sénégal a ressemblé à un volcan en éruption, indifférent à la teneur des quinze réformes institutionnelles proposées par Macky Sall dans l’intention, pourtant louable, de « consolider » et de « moderniser » la démocratie sénégalaise. Parmi les plus notables, le renforcement des pouvoirs du Parlement et des prérogatives du Conseil constitutionnel, la représentation à l’Assemblée des Sénégalais de l’extérieur, la création d’un statut de l’opposition, l’extension des droits des citoyens et, surtout, le retour au quinquennat à dater de 2019.

Ulcérées pour les unes par le wax waxeet présidentiel, ou tentées pour d’autres par la perspective de désavouer Macky Sall dans les urnes sans attendre les législatives de 2017, les composantes hétéroclites du « front du non » allaient marteler leur credo, résumé par Aboubackry Mbodj, de la Raddho : « Si le non l’emporte, si le président de la République est conséquent avec lui-même, il fera comme de Gaulle [en 1969] : il démissionnera. »

Riposte

Face au feu de brousse, la réaction du camp présidentiel n’a pas été immédiate. « Nous nous doutions que certains partis d’opposition et mouvements de la société civile allaient ruer dans les brancards, confie El Hadj Hamidou Kassé, ministre-conseiller chargé de la Communication à la présidence. Nous avons voulu tâter le pouls de la contestation afin de savoir à quoi, exactement, ils s’opposeraient. » Une fois ces dimensions éclaircies, la mouvance pro-oui est passée à l’offensive, soudée derrière son mentor.

Rassemblements populaires à Dakar et campagnes de sensibilisation dans les régions par le ban et l’arrière-ban des élus ralliés à sa cause ; avalanche de tribunes et de prises de position dans les médias ; réunion des leaders de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY) dans un grand hôtel de la capitale en présence de Macky Sall ; réception, au palais de la République, de 500 représentants des confréries et mouvements religieux afin de leur exposer la teneur des quinze réformes et de dissiper les malentendus…

Si les partisans du non peuvent compter sur un leitmotiv efficace (« Macky Sall s’étant dédit, il mérite d’être désavoué »), ceux du oui ne manquent pas d’arguments. « Nous leur avons laissé le champ libre pour afficher leur infantilisme, résume El Hadj Hamidou Kassé. Jamais leur campagne de désinformation ne parviendra à masquer la pertinence des quinze mesures proposées. » De fait, le camp du non a bien du mal à se départir d’un paradoxe évident : désireux de sanctionner le chef de l’État pour ne pas avoir réduit son premier mandat, comme il s’y était engagé, il propose implicitement de rallonger la durée de son règne. En effet, dans la double hypothèse où le non l’emporterait et où Macky Sall serait réélu, ce dernier ne resterait pas dix ans au pouvoir (5+5) comme il l’avait initialement promis, ni même douze ans (7+5) comme il le propose aujourd’hui, mais bien quatorze ans (7+7).

Nous allons remettre les pendules à l’heure

Parmi les adversaires du président, on adopte une autre grille de lecture. « Macky Sall n’a pas respecté sa parole, rétorque le député Thierno Bocoum, de Rewmi. Qui nous dit qu’au terme d’un second mandat il ne viendra pas invoquer la jurisprudence du Conseil constitutionnel, en 2012, qui avait permis à Abdoulaye Wade de briguer une troisième candidature sous prétexte d’un changement constitutionnel en cours de mandat ? » Selon ce lieutenant d’Idrissa Seck, « mieux vaut encore 7+7 que 7+5+5 ».

Si les contempteurs du référendum se disent convaincus que le non prédomine dans l’opinion, ils sont malgré tout conscients que leur principal défi concernera le taux de participation. « Le camp présidentiel tente d’inverser la tendance en déployant sur le terrain des moyens financiers supérieurs à ceux affectés à l’organisation du référendum lui-même », ironise un opposant. Macky Sall, contrairement au général de Gaulle en son temps, n’a nullement l’intention de mettre sa démission dans la balance, mais ses détracteurs veulent croire qu’une telle issue entraînerait néanmoins un effet domino lors des législatives de 2017 et ne pourrait qu’augurer son départ, au plus tard, en 2019.

Encore faudrait-il pour cela que l’alliance hétéroclite improvisée autour de la promesse reniée du chef de l’État puisse constituer le socle d’une alliance durable. Et de cela l’entourage de Macky Sall doute fort. « Nous allons remettre les pendules à l’heure, conclut El Hadj Hamidou Kassé. Le 20 mars au soir, chacun saura ce qu’il pèse réellement et révisera ses prétentions en conséquence. »

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