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Présidentielle au Congo-Brazza : un coup KO ou prolongations ?

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Mis à jour le 19 mars 2016 à 18h34
Dans un bureau de vote de Brazzaville, en septembre 2014.

Dans un bureau de vote de Brazzaville, en septembre 2014. © WANG BO/XINHUA-REA

Pour la quatrième fois depuis la mise en place du multipartisme, les électeurs sont appelés à élire leur président. Bénéficiant de moyens sans commune mesure avec ceux d’une opposition par ailleurs divisée, Denis Sassou Nguesso peut-il échouer ? Réponse le 20 mars.

Cinquante-six ans d’indépendance, six chefs d’État, dont un seul – Denis Sassou Nguesso (DSN) – a abandonné le pouvoir dans des circonstances normales avant de le reconquérir et de ne plus le quitter depuis : autant dire que l’alternance démocratique demeure, au Congo, une curiosité.

C’est pourtant ce qui est en jeu pour la présidentielle du 20 mars, à l’occasion de laquelle l’opposition espère refaire au candidat Sassou Nguesso le coup d’août 1992 : arrivé en troisième position, disqualifié pour le second tour. Autre siècle, autre contexte.

Si DSN, sorti lessivé d’une conférence nationale souveraine qui l’avait privé de tous ses pouvoirs, s’inclina alors devant le verdict des urnes, il est aujourd’hui, à 72 ans, en pleine possession de ses moyens politiques, et aucun de ses adversaires n’a le calibre de ceux qui lui firent mordre la poussière, Pascal Lissouba et Bernard Kolélas.

D’où le schéma d’un scrutin a priori sans grand suspense, si ce n’est sans risque de dérapages, où les seules inconnues demeurent le taux de participation et la détermination des cinq candidats de l’opposition radicale à aller jusqu’au bout et à contester les résultats. Reste que, même au Congo, aucune élection n’est jouée d’avance, surtout si le premier tour n’est pas le dernier. Revue de détail.

Un président-candidat omniprésent

Jusqu’à la veille de la campagne officielle, le 4 mars, Sassou Nguesso n’a cessé d’inaugurer : hôpital, pont, route, école. Puis la machine s’est mise en branle, celle de l’État qui – qu’on le veuille ou non – joue en sa faveur et en celle de la majorité présidentielle, au sein de laquelle le Parti congolais du travail (PCT) joue un rôle clé, même s’il sait se faire discret. Un parti souvent amorphe en temps ordinaire mais capable de se transformer en vecteur de mobilisation déterminant dès que les urnes sont en vue.

Les moyens dont dispose le chef de l’État sortant sont sans commune mesure avec ceux de ses adversaires, mais ce déséquilibre n’explique pas tout. Denis Sassou Nguesso a un bilan et un programme pour le prochain quinquennat (« la marche vers le développement »), que ses porte-parole de campagne déclinent à l’envi.

Sa personnalité est certes clivante si l’on en juge par la violence des propos de ses concurrents, qui lui reprochent à la fois sa longévité au pouvoir, le laxisme de sa gouvernance et l’arrogance de certains de ses ministres et collaborateurs, mais elle demeure charismatique. Sa campagne est huilée et il adore les meetings. Son objectif est clair : gagner dès le premier tour.

Une opposition multicéphale

Émietter l’électorat du président sortant en multipliant les candidatures afin d’éviter le KO dès le 20 mars, puis s’unir derrière le mieux placé : sur le papier, la stratégie se défend. Sauf qu’elle cache une incapacité à s’entendre et une féroce querelle d’ego.

Tour à tour, des personnalités comme Mathias Dzon, Charles Zacharie Bowao et le général Jean-Marie Michel Mokoko ont fait des offres de service au titre de candidat unique de l’opposition. Mais c’était compter sans la volonté d’un Pascal Tsaty Mabiala ou d’un Parfait Kolélas – incontestablement plus représentatifs – de briguer la magistrature suprême. Ni sans celle de francs-tireurs comme Claudine Munari et André Okombi Salissa d’exister.

À l’actif de ces opposants, qui pour certains jouent sans complexe la carte régionaliste, le mot magique d’alternance, après dix-huit années ininterrompues de pouvoir d’un seul (trente-deux, si l’on compte la période Sassou I). À leur passif : leur… passé.

La ligne de clivage est apparue nettement à l’occasion du référendum constitutionnel d’octobre 2015

Kolélas a été ministre de Sassou Nguesso pendant huit ans. Okombi pendant quinze ans, après avoir été l’un de ses chefs de milice en 1997. Munari six années durant, après avoir servi Pascal Lissouba, dont elle fut la directrice de cabinet jusqu’à sa chute. Mokoko a été son chef d’état-major, puis son conseiller et son représentant spécial avant de rompre avec lui il y a quelques mois seulement.

Pas candidats mais très actifs en coulisses, Bowao et Dzon ont également occupé des postes ministériels sous Sassou II. Seul Tsaty Mabiala n’a jamais été membre d’un gouvernement de l’actuel président, mais il fut l’un des dirigeants du parti de Lissouba alors au pouvoir et son dernier ministre de la Défense pendant la guerre civile.

Il ne s’agit donc pas de personnalités neuves, et l’alternance qu’ils sont susceptibles d’incarner n’a que peu de chose à voir avec la démocratie, le programme ou le projet de société. Elle est personnelle, quasi consanguine, souvent revancharde et se décline sur le mode du « tout sauf DSN ».

Une communauté internationale aphone

La ligne de clivage est apparue nettement à l’occasion du référendum constitutionnel d’octobre 2015. Les États-Unis et l’Union européenne, via leurs ambassadeurs à Brazzaville, étaient contre toute modification de la loi fondamentale permettant à Denis Sassou Nguesso de solliciter un nouveau mandat, alors que la France observait une neutralité compréhensive. Rien n’a changé depuis.

Hors champ diplomatique, Denis Sassou Nguesso peut compter sur la bienveillance des dirigeants des deux grands groupes pétroliers installés au Congo, Patrick Pouyanné (Total) et Claudio Descalzi (ENI), qu’il connaît bien, tout comme sur la sympathie discrète d’un Manuel Valls ou d’un Jean-Yves Le Drian… et sur l’antipathie affichée de la communauté des ONG et du parti socialiste français.

La « cellule Afrique » de l’Élysée ne cache guère ses réticences à son égard. François Hollande, lui, a la tête ailleurs. Corollaire de cette division : une certaine aphonie de la communauté internationale et l’absence d’observateurs électoraux européens.

Une élection sous tension

Électorat attentiste, vote urbain fragmenté par quartiers ethnicisés, société civile embryonnaire, inconnue des primovotants, campagne à deux niveaux – l’une officielle et policée, l’autre souterraine et d’une grande violence verbale… Autant de conditions qui hypothèquent encore le scrutin du 20 mars.

Si l’accès au journal de Télé Congo est désormais ouvert à l’opposition depuis le début de la campagne, des doutes pèsent encore sur l’indépendance réelle de la Commission nationale électorale, ce qui a conduit cinq candidats à annoncer, le 9 mars, la mise en place de leur propre structure de contrôle et de proclamation des résultats. Démarche inédite dont on ignore l’applicabilité pratique (comment recruter en quelques jours des représentants pour les 5 300 bureaux de vote du pays ?), mais qui annonce assez clairement la couleur.

Les adversaires les plus résolus de Denis Sassou Nguesso signalent à l’avance qu’ils ne reconnaîtront qu’un seul verdict : celui qui, au minimum, débouchera sur un second tour, avec ou sans lui – et cela quelles qu’en soient les conséquences. Voilà les Congolais prévenus…

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