Société

Témoin de tout et de partout

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Dans un café de Sidi Bou Saïd, près de Tunis. © HASSENE DRIDI / AP / SIPA

Au début du siècle dernier, en France, on qualifiait André Gide de « contemporain capital » tant son avis sur à peu près tous les sujets semblait pertinent.

Puis ce fut au tour de Jean-Paul Sartre d’être bombardé « intellectuel universel » puisque, conformément à sa doctrine de l’engagement, il s’intéressait à tout, disséquait et commentait, au choix, la Chine, le Dahomey ou Boulogne. Deux siècles avant eux, Voltaire était « la conscience du monde » qui mobilisait les bonnes âmes de France, de Prusse et d’Angleterre autour de l’affaire Calas.

Voltaire, Gide, Sartre… peuh ! menu fretin que cela. Nous, au Maghreb, nous avons mieux : nous avons les témoins universels ! Oui, monsieur. Ce sont des types qui ont l’air banal, des mulots à tête d’homme, vêtus comme l’as de pique, mais c’est pour mieux cacher leur formidable secret : l’ubiquité ! Ils sont partout en même temps, ils ont tout vu, tout entendu. Ils vous connaissent mieux que vous-même : ils ont assisté à votre naissance, ami(e) lecteur/lectrice, et sont prêts à en décrire les détails, contre rémunération.

Un beau métier

La télévision marocaine 2M a diffusé un programme, la semaine dernière, montrant un café, à côté du palais de justice de Casablanca, où se perchent ces « témoins » qui attendent le client. C’est ainsi qu’ils gagnent leur vie. Vous avez besoin de prouver que vous êtes le fils de votre père ? Facile ! Vous allez au café, vous filez cent dirhams à un Bouazza quelconque et il ira jurer devant le juge qu’il tenait la chandelle la nuit où vous fûtes conçu(e). Le juge ne semble pas s’étonner que le même bonhomme soit témoin chaque jour de deux décès, trois mariages, quatre naissances et une bagarre. Dure journée, qui recommence le lendemain.

On résume : sous nos latitudes, la parole d’un parjure notoire vaut plus que la signature d’un médecin assermenté

Ce phénomène n’existe pas qu’au Maroc. Un fidèle lecteur tunisien de J.A. nous a raconté sa récente mésaventure. Son épouse étant décédée dans un hôpital parisien, il avait besoin du jugement du tribunal régional pour officialiser la chose. Il fournit un dossier contenant, entre autres, le constat de décès de l’hôpital, une attestation de la mairie de Paris, le permis d’inhumer délivré par la mairie de Hammamet, etc. Tu parles ! Il aurait pu tout aussi bien fournir des scoubidous. À Nabeul, un fonctionnaire lui asséna ceci : « La loi exige que le décès soit constaté par deux citoyens tunisiens, qui doivent se présenter en personne, munis de leur carte d’identité. »

Et notre lecteur de poursuivre : « Toute honte bue, j’ai dû aller dans un café faire appel à des inconnus. Dans le bureau du juge, les « témoins » ont signé un document qu’ils n’ont même pas lu. Inutile de préciser qu’ils ne connaissaient pas la défunte… Un avocat m’a confirmé que « l’attestation par deux témoins est légale, obligatoire et commune à tous les pays musulmans ». »

On résume : sous nos latitudes, la parole d’un parjure notoire vaut plus que la signature d’un médecin assermenté. Vous avez dit « modernité » ? Vous avez dû rêver…

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