Elections

Présidentielle au Niger : les leçons du premier tour

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Mis à jour le 15 mars 2016 à 09h51
Dans un bureau de vote lors du premier tour de la présidentielle au Niger, à Niamey, le 21 février 2016.

Dans un bureau de vote lors du premier tour de la présidentielle au Niger, à Niamey, le 21 février 2016. © Gael Cogne / AP / SIPA

Mahamadou Issoufou a frôlé la majorité absolue au premier tour. L’heure est aux petites alliances et aux grandes manœuvres. Et à ce jeu-là, le président sortant a une longueur d’avance sur son challenger, Hama Amadou.

Comme Alpha Condé en Guinée et Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, Mahamadou Issoufou avait pronostiqué « un coup KO », mais c’est raté. « C’est vrai que nous nous attendions à gagner au premier tour et qu’il y a quelque part une déception, reconnaît le ministre nigérien de l’Intérieur, Hassoumi Massaoudou. Mais plus de 48 %, c’est une belle performance. Le coup de surprise désagréable est maintenant passé, et nous repartons très confiants. Le ballottage est tellement favorable qu’il est impossible que nous perdions au second tour. »

À l’issue du premier tour de la présidentielle, le 21 février, le président sortant a en effet été crédité de 48,4 % des suffrages, devant l’ancien Premier ministre Hama Amadou (17,7 %). Suivent un autre ex-Premier ministre, Seini Oumarou, avec 12,1 % des voix, et l’ancien président Mahamane Ousmane (6,2 %). Le 20 mars, Mahamadou Issoufou devra donc affronter son ancien allié de 2011, Hama Amadou. Depuis près de quatre mois, ce dernier est en prison. Ce second tour promet une campagne inédite dans l’Histoire !

Hama Amadou peut-il rattraper plus de trente points de retard d’ici au 20 mars ? Certes, le troisième et le quatrième, Seini Oumarou et Mahamane Ousmane, appellent à voter pour lui. Mais l’addition des voix de tous les candidats de la coalition de l’opposition Copa 2016 ne dépasse pas 40 %. Pourtant, Amadou Boubacar Cissé, le porte-parole de Copa 2016, y croit : « Les 48 % de Mahamadou Issoufou sont une fabrication pure et simple. D’habitude, au Niger, 10 % à 15 % de fraude, c’est accepté. Mais cette année, la mascarade a atteint des proportions inégalées. Nous sommes convaincus d’avoir la majorité et, au second tour, nous allons nous organiser contre cette fraude. »

Fraude ou pas fraude, deux constats s’imposent

« Non, il n’y a pas eu fraude, réplique Mohamed Bazoum, le ministre d’État à la présidence du Niger. Quelles sont les preuves de l’opposition devant la Cour constitutionnelle ? » Hassoumi Massaoudou ajoute : « Dans d’autres pays, chacun sait que ces 48,4 % auraient été arrondis à 50 %. Cela montre bien que le Niger est une démocratie. » L’argument est pertinent, mais ne convainc pas le directeur de campagne de Hama Amadou, Youba Diallo. « Dans la fraude, le pouvoir a fait le maximum qu’il pouvait faire sans que cela provoque une explosion sociale », lance-t-il.

Fraude ou pas fraude, deux constats s’imposent. D’abord, à l’issue de la présidentielle et des législatives à un tour de ce 21 février, le président Issoufou et sa formation politique, le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya), progressent dans l’ensemble du pays. Par rapport au premier tour de 2011, le candidat Issoufou gagne douze points et il arrive en tête dans six des huit régions du pays. Cette percée se fait aux dépens du Mouvement national pour la société de développement (MNSD-Nassara), l’ancien parti-État, qui a perdu beaucoup de voix dans ses fiefs de Maradi et de Diffa. Deuxième en 2011, Seini Oumarou, le candidat de cette formation, perd onze points et rétrograde aujourd’hui à la troisième place. Il est vrai que, sous la pression du pouvoir, le MNSD-Nassara s’est cassé en deux. Dans la future Assemblée, les députés de l’aile pro-Issoufou seront presque aussi nombreux que ceux de l’aile pro-Seini.

L’emprisonnement d’Hama Amadou l’a bien aidé

Second constat : le candidat Hama résiste bien au rouleau compresseur Issoufou. Arrivé donc deuxième, il ne perd que deux points par rapport à 2011 et vire en tête dans les deux régions de Niamey et de Tillabéri. Pour beaucoup, ce bon score de Hama est une surprise. Depuis son retour d’exil, le 14 novembre, l’ancien Premier ministre est écroué à Filingué, à 180 km au nord de Niamey, pour une affaire controversée de trafic d’enfants. La moitié de son état-major est aussi en prison – les uns pour « trouble à l’ordre public », les autres pour « complicité » dans la tentative de putsch de décembre 2015. Pas facile de faire campagne à partir d’une cellule de prison. Le candidat Hama n’a pas pu sillonner la sous-région pour collecter des fonds. « C’est un handicap, c’est vrai, mais la diaspora nigérienne à l’étranger a été généreuse avec lui », glisse l’un de ses proches.

En réalité, l’emprisonnement du candidat l’a bien aidé. Pendant la campagne du premier tour, tous les cadres de son parti, Moden Fa Lumana, ont tenu meeting en criant à l’injustice et en clamant : « Ils [les gens du pouvoir] l’ont mis en prison parce qu’ils savent qu’il va gagner. » Hassoumi Massaoudou reconnaît que « l’emprisonnement de Hama Amadou a cristallisé une partie de l’opinion et radicalisé ses partisans », mais affirme aussi que « l’effet prison reste marginal ». Toujours dans le camp présidentiel, un conseiller murmure : « Évidemment, pour l’image de nos élections, il vaudrait mieux que Hama soit libre. Maintenant, c’est l’affaire de la justice. Tout dépendra de son agenda. »

Le 2 mars, une délégation de l’opposition, Seini Oumarou en tête, a fait les quatre heures de mauvaise route entre Niamey et Filingué pour aller saluer celui qu’elle appelle le « prisonnier politique ». « Hama a un moral d’acier, il est très serein », affirme l’un de ses visiteurs, qui a pu converser librement avec le détenu dans une petite pièce où sont disposés un banc et quelques chaises. « Quand nous échangeons avec lui, nous savons que les murs ont peut-être des oreilles, mais nous n’utilisons pas de langage codé. De toute façon, nous sommes arrivés à un moment où, même si le pouvoir est au courant de notre stratégie, il ne peut rien faire contre elle », explique, un peu bravache, le fidèle Youba Diallo.

Sprint final

Au retour de cette visite à Filingué, les leaders de l’opposition ont réclamé la libération de l’ancien Premier ministre pour que la bataille du 20 mars se joue « à armes égales ». Une nouvelle demande de remise en liberté provisoire a été déposée auprès de la cour d’appel de Niamey, mais la décision a été renvoyée au 28 mars. Dans l’opposition, Hama Amadou a désormais un surnom, le Phénix (celui qui renaît de ses cendres), et beaucoup veulent croire qu’il passera directement de la prison à la présidence.

Le camp de Mahamadou Issoufou, lui, reste très confiant. Il s’appuie sur sa très forte avance au premier tour et sur sa victoire aux législatives. Mais il ne s’endort pas sur ses lauriers. Pour réunir toutes les chances de franchir la barre des 50 % au second tour, l’état-major du candidat Issoufou multiplie les contacts avec les « petits candidats » du premier tour. Excepté ceux qui appartiennent à la coalition d’opposition Copa 2016, ces candidats pèsent tous ensemble quelque 14 % des voix. Ce n’est pas rien ! Et le premier d’entre eux, Ibrahim Yacouba, qui a réuni 4,3 % des suffrages, a d’ores et déjà annoncé son soutien. « Avec ces alliances de second tour, nous devrions disposer d’un potentiel de plus de 60 % », pronostique un conseiller du camp présidentiel. L’homme est confiant, mais prudent.


Une première ? Pas tout à fait mais presque

Hama Amadou est-il le premier candidat-prisonnier de l’Histoire ? Non, mais les précédents ne sont pas nombreux. Ces vingt dernières années, au moins deux hommes politiques, à notre connaissance, ont connu cette mésaventure. En mars 1996, l’ancien Premier ministre tchadien Delwa Kassiré Coumakoye a été arrêté à N’Djamena. Officiellement, la justice le poursuivait pour « détention illégale d’armes ». Mais le régime d’Idriss Déby Itno voyait d’un mauvais œil sa candidature à la présidentielle du mois de juin suivant. Libéré au lendemain du premier tour, il n’a été crédité que de 2,29 % des suffrages.

Aujourd’hui, le chef du Rassemblement national pour le développement et le progrès (Viva-RNDP) briguera à nouveau la présidence du Tchad lors de l’élection du 10 avril prochain. En avril 2002, le député palestinien Marwan Barghouti a été arrêté par l’armée israélienne à Ramallah, dans les territoires occupés. En juin 2004, le chef de la branche armée du Fatah a été condamné par la justice israélienne à cinq peines de réclusion à perpétuité pour cinq meurtres dont il se déclarait innocent. En janvier 2006, le prisonnier Barghouti a été réélu au Conseil législatif de Palestine. Aujourd’hui, le député Barghouti, que beaucoup surnomment le « Nelson Mandela palestinien », est toujours en prison.

 

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