Musique

Musique : Roi Assayag, l’électro-œcuménisme

« Ma musique est un conflit, elle a été créée entre les explosions des attentats-suicides et les cadavres d'enfants tués par les frappes aériennes sur Gaza. » © AMÉLIE LOSIER pour J.A.

Avec des racines marocaines, autrichiennes, kurdes et irakiennes, ce « Juif arabe » né à Jérusalem a fait de la musique électronique un message pacifique, multiculturel et forcément politique.

Difficile de s’y retrouver dans les méandres de ses origines. Petit-fils de Juifs marocains ayant des ascendants en Autriche, ce trentenaire mince à la chevelure opulente a grandi à Jérusalem, symbole d’un chaotique multiculturalisme. Né en 1979, ayant vécu en Israël jusqu’en 2013, il s’est ensuite exilé à Berlin, en Allemagne, pour des raisons sentimentales. Quoi de mieux que la capitale européenne de la musique électronique, où vit une très nombreuse diaspora turque, pour abriter les activités d’un DJ aux racines si diverses ?

Au carrefour des nationalités

« Je suis né dans une ville de mixité, à Jérusalem, petit-fils de Juifs immigrés originaires des quatre coins du monde : Maroc, Autriche, Irak et Kurdistan. Enfant, j’entendais parler hébreu, allemand, français et arabe au quotidien », explique-t-il. Pourtant, s’il semble aujourd’hui considérer cette histoire comme une richesse, sa quête identitaire a été bien plus problématique. « Plus jeune, je considérais la culture arabe comme primitive, avec des valeurs religieuses et conservatrices dépassées qu’il fallait que j’efface de mon identité », reconnaît-il.

Peu à peu, le jeune Israélien découvre cependant l’existence d’une autre voie, notamment grâce aux Black Panthers, regroupement protestataire de Juifs séfarades, en majorité des Marocains, qui agissaient dans les années 1970 contre le racisme du régime israélien. « Ils ne demandaient pas seulement l’égalité des droits pour les immigrés juifs venus d’États arabes, mais aussi que soient garanties les libertés du peuple palestinien », se souvient Roi.

Ma musique est un conflit

Il prend alors conscience, vers l’âge de 18 ans, du poids de la propagande dont il a été victime. Peu à peu, Roi Assayag va se rapprocher de ce qu’il est aujourd’hui : un artiste ayant endossé le rôle de médiateur entre deux peuples dramatiquement séparés et pourtant si proches. Une quête de ses racines à la fois politique et personnelle.

« Cette découverte m’a poussé à m’intéresser à cette culture arabe que l’État d’Israël a éradiquée par la force », raconte-t-il. « J’ai découvert des crimes horribles, et en même temps j’ai commencé à écouter de plus en plus de musique arabe, qui a touché mon cœur et mon âme. » En plein questionnement, Roi développe sa culture musicale, jonglant entre les sonorités occidentales et orientales et apprivoisant son futur métier dans les fêtes de mariage, où, l’espace d’une journée, les communautés se côtoient et se mélangent.

« Ma musique est un conflit, elle a été créée entre les explosions des attentats-suicides, dans lesquels j’ai moi-même perdu un ami, et les cadavres d’enfants tués par les frappes aériennes sur Gaza », se souvient-il, évoquant également son grand-père, membre de la Haganah et combattant de l’indépendance israélienne en 1948. Elle est aussi un message fort, adressé « aux bornés des deux camps », comme l’explique le label Shouka, avec lequel il a produit à Berlin sa onzième sortie depuis 2002, l’album Eretz, dévoilé en mai 2015, sous le nom de scène Tropikal Camel.

Artiste militant

« Eretz, en hébreu, a deux sens : « patrie », qui est très spécifique, et « terre », qui est universel. Ce titre est le symbole de deux aspects conflictuels de mon identité », explique-t-il. Eretz est surtout un concentré de sonorités de tous horizons où la musique électronique fait vivre les instruments traditionnels et les vocaux arabes.

Fan de Rocky Balboa, qui lui a d’ailleurs inspiré son autre pseudonyme, Rocky B., Roi Assayag se produit désormais sur scène habillé d’un caftan, une tunique traditionnelle marocaine. Il se définit lui-même comme un guérisseur, un chaman, sans revendiquer ce qui ressort comme une évidence : l’aspect militant d’une musique à cheval entre les mondes.

Artiste de la scène underground de Jérusalem, Roi vit aujourd’hui de sa musique à Berlin, se nourrissant d’un multiculturalisme qu’il espère toujours plus fort. De passage à Paris en mars, il est surtout programmé dans des clubs de renom de la scène berlinoise, comme le Ritter Butzke, l’Urban Spree, le Cassiopeia ou l’Acud, dans lesquels il distille une véritable mixité musicale, où se mélangent parfois darbouka, basses et sonorités rock d’Anatolie.

Médiateur

L’un de ses rêves : pouvoir se produire au Maghreb, où sa nationalité israélienne lui ferme pour l’instant des portes. Une façon de remonter son histoire jusqu’au village marocain où a grandi sa grand-mère, l’une des personnes qui l’ont vraiment façonné. Jeune Juive exilée en Israël pour y faire des études, elle fait aujourd’hui partie des références de Roi, qui l’évoque avec une tendresse particulière.

Proche du DJ d’origine tunisienne Salmin Matinal, fondateur du label Shouka, côtoyant des artistes tels que la DJ de Tunis Deena Abdelwahed, Roi Assayag a le talent indéniable d’un dénicheur de pépites musicales. Il a également la qualité première du philosophe : celle de se poser des questions et d’amener son entourage à en faire de même. Ces deux caractéristiques ont fait de lui ce qu’il est aujourd’hui : un ambassadeur musical, poétique et plus politique qu’il ne le reconnaîtra sans doute jamais.

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