Justice

Côte d’Ivoire : Ange Kessi Kouamé, le « Séquoia » de la tour A

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Mis à jour le 18 mars 2016 à 13h45
Ange Kessi Kouamé, dans sa tour de la Cité administrative, au Plateau.

Ange Kessi Kouamé, dans sa tour de la Cité administrative, au Plateau. © ARTHUR PERSET POUR J.A.

Abus de pouvoir, enlèvements, massacres… Le colonel Kessi, procureur militaire d’Abidjan, enquête sur les crimes et délits commis par des membres des forces de l’ordre depuis plus de quinze ans. Il est devenu une figure emblématique de la justice ivoirienne.

Ange Kessi Kouamé était une fois de plus sur le devant de la scène depuis l’ouverture, mi-décembre 2015, du procès sur l’assassinat (en 2002) du général Robert Gueï, ex-chef de la junte militaire. Le verdict est tombé le 18 février, conforme à son réquisitoire. Brunot Dogbo Blé et Anselme Séka Yapo, deux ex-officiers fidèles à Laurent Gbagbo, ont été condamnés à la perpétuité.

Pourtant, le procureur militaire d’Abidjan n’aura pas de répit. Il doit ouvrir prochainement des enquêtes tout aussi sensibles, notamment celle sur les 60 gendarmes tués à Bouaké en 2002, au plus fort de la rébellion que dirigeait Guillaume Soro, dans laquelle sont visés les anciens comzones Wattao et Chérif Ousmane. Ou encore celle sur les actions du « commando invisible », une milice pro-Ouattara, soupçonnée d’avoir assassiné des membres des Forces de défense et de sécurité (FDS, pro-Gbagbo) et leurs proches pendant la crise postélectorale de 2010-2011.

Depuis ses bureaux logés dans la tour A de la Cité administrative du Plateau, à Abidjan, chaque jour, le colonel Kessi épluche ses dossiers. Abus de pouvoir, rackets, meurtres… Sur sa table s’amoncellent les procédures contre des militaires, des gendarmes, des policiers. Dans les dépositions ou sur le terrain, il traque sans relâche les preuves et les incohérences. Sauf le week-end, quand il part se ressourcer dans son village d’Arrah (à 180 km au nord d’Abidjan), où il est né il y a cinquante et un ans.

Titulaire d’un diplôme d’études approfondies (DEA) en économie de l’université Félix-Houphouët-Boigny, à Abidjan, Ange Kessi a débuté sa carrière en tant que chargé d’études à l’agence judiciaire du Trésor ivoirien. En 1987, il décide de rejoindre la marine nationale et réussit le concours d’entrée au cycle supérieur de l’École nationale d’administration de la marine de Cherbourg (France), dont il sort major. Après un master en droit maritime à l’Université maritime mondiale de Malmö (Suède), il met le cap sur le judiciaire, sort diplômé de l’ENA d’Abidjan (section magistrature), puis parfait sa formation à l’École de justice militaire de Newport (États-Unis).

Encore récemment, il a menacé les chefs militaires et commandants de police de les faire comparaître en même temps que ceux de leurs éléments auteurs de bavures

L’officier n’a que 34 ans lorsque le président Henri Konan Bédié le nomme commissaire du gouvernement et procureur militaire d’Abidjan en avril 1999. Depuis, il a traversé tous les régimes, confirmé dans ses fonctions par le général Robert Gueï en 2000, puis par Laurent Gbagbo, et enfin par Guillaume Soro, alors Premier ministre et ministre de la Défense, qui lui demande, le 4 mai 2011, d’ouvrir « une enquête complète sur tous les événements constitutifs de crimes et de délits qui se sont déroulés après le scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 ».

Forces du désordre

Cette longévité, le magistrat la doit à son professionnalisme dans le combat qu’il mène contre l’impunité des forces de l’ordre quelles qu’elles soient, quelle que soit la situation, que les plaintes émanent de personnalités ou de simples citoyens (le parquet militaire ne pouvant s’autosaisir). L’ex-chef de l’État Laurent Gbagbo dira d’ailleurs de lui en son temps : « Ange Kessi est le seul que les Forces nouvelles et les loyalistes sont d’accord pour détester : les rebelles parce qu’il les traque, les loyalistes parce qu’il les poursuit quand ils violent les droits de l’homme. »

Pour le procureur militaire, « nul n’est au-dessus de la loi », les représentants de l’ordre encore moins que les autres. En 2000, il a même refusé la réintégration de son frère aîné au sein de la gendarmerie, dont ce dernier avait été radié quatre ans plus tôt pour racket.

Encore récemment, il a menacé les chefs militaires et commandants de police de les faire comparaître en même temps que ceux de leurs éléments auteurs de bavures. « Il est clair qu’à cause du commissaire du gouvernement, les séquestrations arbitraires, les enlèvements et le racket des citoyens par les forces de l’ordre ont beaucoup baissé », confie un policier abidjanais. Dans leur jargon, les flics le surnomment Séquoia… L’arbre le plus haut de la forêt.

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