Diplomatie

États-Unis – Cuba : et s’ils enterraient la hache de guerre

Entrevue entre Barack Obama et Raúl Castro au siège de l'ONU, à New York, le 29 septembre 2015. © SIPANY/SIPA

Barack Obama se rendra à La Havane les 21 et 22 mars. Ce sera la première visite d'un président américain en exercice depuis 1928 ! Est-ce pour autant la fin d'un conflit vieux de presque soixante ans ?

À moins d’un an du terme de son second mandat, Barack Obama n’a plus à se soucier de sa réélection et peut donc prendre tous les risques. La visite qu’il fera à Cuba avec Michelle, son épouse, les 21 et 22 mars, est à tous égards historique : le dernier président américain en exercice à s’être rendu dans l’île caraïbe était le républicain Calvin Coolidge, en 1928 !

Le rapprochement entre les deux pays a commencé en décembre 2014. Il s’est traduit par le rétablissement des relations diplomatiques et la réouverture des ambassades. En août 2015, John Kerry, le secrétaire d’État, s’est d’ailleurs rendu à La Havane à cette occasion. Les liaisons aériennes commerciales devraient reprendre prochainement. Un accord conclu le 16 février autorise jusqu’à 110 vols réguliers par jour. Cette fois, les États-Unis semblent bien résolus à enterrer la hache de guerre. Les hostilités, plus ou moins larvées selon les périodes, duraient depuis plus d’un demi-siècle.

C’est la nationalisation de nombreuses entreprises américaines (compagnie téléphonique, raffineries de pétrole, usines de sucre) quelques mois après le renversement du dictateur Fulgencio Batista par les barbudos de Fidel Castro, en janvier 1959, qui altère gravement les relations entre les deux pays, jusque-là plutôt paisibles (voir ci-dessous). En avril 1961, l’échec du débarquement dans la baie des Cochons d’exilés cubains soutenus par la CIA scelle définitivement la rupture. « Cuba a alors pris ses distances avec les États-Unis et s’est tournée vers le bloc soviétique alors que, deux ans plus tôt, Fidel avait juré ne pas être communiste », explique Alfredo Perez, un journaliste cubain. Jusqu’à sa disparition, en 1991, l’URSS accordera à Cuba une aide annuelle comprise entre 4 milliards et 6 milliards de dollars. En échange de son alignement sur sa politique…

L’effondrement de l’économie vénézuélienne

Avant l’annonce de sa visite, Obama a demandé au Congrès de lever l’embargo économique, commercial et financier imposé à Cuba par John Kennedy en 1962 et renforcé par la loi Helms-Burton en 1996. Depuis la crise des missiles d’octobre 1962, les Américains n’ont plus vraiment tenté d’envahir Cuba. Mais d’un autre côté, l’embargo n’a pas non plus trop durement affecté l’île, qui, après la chute de l’URSS, s’est trouvé un nouvel allié : le Venezuela de Hugo Chávez.

« La principale raison du rapprochement cubano-américain est l’effondrement de l’économie vénézuélienne. Sans le pétrole de Caracas, l’économie cubaine ne peut subsister, et encore moins dans un contexte de crise internationale, explique l’universitaire espagnol Ignacio Uría, chercheur à l’Institut des études cubaines et cubano-américaines (Iccas), à Miami. Par ailleurs, Raúl Castro est plus réaliste que son frère. Et Obama se verrait bien entrer dans l’Histoire en tant que faiseur de paix. »

En dépit de la prochaine visite d’Obama, les conditions d’un plein rétablissement des relations diplomatiques sont encore loin d’être remplies

Sous Jimmy Carter (1977-1981), les relations bilatérales s’améliorèrent quelque peu. Elles se dégradèrent de nouveau après l’arrivée à la Maison Blanche de Ronald Reagan, en 1981. Mais le pire fut atteint sous George W. Bush. En 2003, Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense, alla jusqu’à proposer que l’Amérique, après avoir réglé son compte à l’Irak de Saddam Hussein, se tourne vers le Cuba de Fidel Castro !

En dépit de la prochaine visite d’Obama, les conditions d’un plein rétablissement des relations diplomatiques sont encore loin d’être remplies. La base militaire américaine de la baie de Guantánamo, dans le sud-est de l’île, pour laquelle les États-Unis versent chaque année un loyer dérisoire – 4 085 dollars (3 710 euros) -, est la plus sérieuse pomme de discorde. Les frères Castro ont toujours refusé de toucher à cet argent – question de dignité nationale ! – et, depuis 1959, réclament en vain la restitution de ces quelques arpents de terre. Sur ce point, la position de Raúl Castro n’a pas varié d’un iota : il veut et la fin de l’occupation militaire et la levée complète de l’embargo.

Embargo contre droits de l’homme

« Cinquante ans d’isolement de Cuba n’ont pas permis de promouvoir la démocratie dans ce pays et nous ont fait reculer en Amérique latine », a lancé Obama lors de son dernier discours sur l’état de l’Union. Ses adversaires républicains sont vent debout contre cette volonté d’ouverture. Candidat à l’investiture du parti pour la présidentielle du mois de novembre, Marco Rubio, né à Miami de parents cubains, a prévenu Obama que le Congrès « résisterait » à la mise en place d’une nouvelle politique. Un sondage de la Florida International University rendu public en 2014 montrait pourtant que 68 % des Cubains américains souhaitaient le rétablissement de liens diplomatiques. Et que 81 % étaient prêts à voter pour un candidat désireux de remplacer l’embargo par des mesures en faveur des droits de l’homme.

Le respect desdits droits reste le point sensible des négociations. Et Obama ne devrait pas chercher à l’esquiver au cours de sa visite. Selon toute vraisemblance, il va demander à rencontrer des dissidents. « Mais sera-til en mesure de s’entretenir avec qui il le souhaite ? Le gouvernement peut l’empêcher de rencontrer les opposants les plus représentatifs », explique Ignacio Uría. Le 23 février, John Kerry a annoncé qu’il se rendrait sur l’île un peu avant Obama afin d’engager un dialogue sur ce dossier épineux. Cuba peut-il lâcher du lest ? Alfredo Perez ne se montre guère optimiste. « Non, le Parti communiste ne consentira jamais à une amélioration des droits politiques, car cela reviendrait à autoriser le multipartisme et à permettre des élections libres. Et il sait fort bien qu’à ce jeu il finirait par perdre le pouvoir. » Le congrès du PC cubain se tiendra le 16 avril.

L’issue du voyage d’Obama – qui n’a pas prévu de rencontrer Fidel Castro, retiré du pouvoir depuis 2011 – semble bien incertaine face à un camp républicain réticent et à un Congrès déterminé à ne pas lever l’embargo. Le vrai tournant pourrait avoir lieu lors des élections de 2018. Raúl Castro a annoncé son intention de ne pas briguer un troisième mandat de cinq ans.

« Ne serait-ce que pour des raisons de santé [il a contracté un cancer de la prostate], il abandonnera sa charge, estime Perez. Que se passera-til alors ? Bien difficile de le savoir. Miguel Díaz-Canel a probablement l’intention d’être candidat en 2018, mais d’autres vice-présidents avant lui ont été destitués pour « excès d’ambition ». » Le départ de Raúl Castro pourrait aussi n’être que purement symbolique s’il reste chef des armées et secrétaire du Parti communiste cubain.


Cuba, une drôle d’histoire

Conquise au XVIe siècle après sa « découverte » par Christophe Colomb en octobre 1492, Cuba est encore une colonie espagnole lorsque, au XIXe siècle, les États-Unis tentent de l’acheter. La monarchie espagnole refuse à trois reprises, mais, en 1819, accepte de leur céder la Floride. La guerre d’indépendance cubaine a déjà commencé quand les Américains décident d’entrer en lice. Le 15 février 1898, l’explosion pour des raisons jamais élucidées de l’un de leurs navires de guerre, le Maine, dans la baie de La Havane, déclenche la guerre hispano-américaine. En avril, grâce à l’intervention militaire américaine, les Cubains se libèrent du joug espagnol, libération entérinée par le traité de Paris, le 10 décembre de la même année. La République de Cuba naît le 20 mai 1902, mais les indépendantistes ont la désagréable impression de s’être laissé voler leur victoire. De fait, en 1901, l’amendement Platt avait placé Cuba sous protectorat américain. Il ne sera abrogé qu’en 1934, en échange d’un traité concédant aux États-Unis une base militaire dans la baie de Guantánamo.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte