Culture

Lamia Ziadé, identités nues d’une Franco-Libanaise

« Je regrette d'être autant de culture française parce que, du coup, ma culture arabe en a pris un coup. » © CYRILLE CHOUPAS pour J.A.

Plasticienne reconnue pour ses œuvres à l'érotisme parfois violent, cette Libanaise est aussi l'auteure de livres inspirés par ses racines multiples.

À regarder Lamia Ziadé se demander si la couleur de ses vêtements ne jure pas avec celle de son canapé ou si la manucure imparfaite de ses pieds ne se voit pas trop sur la photo, on ne peut qu’être touché par sa fragilité presque enfantine. De ses gestes se dégage une pudeur presque précieuse, en décalage total avec l’érotisme parfois violent de certains de ses nus féminins. Elle peint essentiellement des sexes de femmes, grands ouverts, lèvres apparentes pour les dessins, pilosité débordante et couleurs criardes pour les collages. De leur signification, « trop intime », elle ne dira rien. Le silence dont elle enrobe sa « période cul », entamée dans les années 2000, ne lui aura néanmoins pas permis d’échapper à l’étiquette, qui l’irrite, d’« artiste arabe qui fait du nu ».

« Le nu est l’une des inspirations majeures en art, et ce depuis la nuit des temps. Pourquoi devrait-il y avoir un message militant dans mon travail ? Parce que je suis arabe ? C’est ridicule », tranche-telle. De ses tableaux, rappelant L’Origine du monde de Gustave Courbet pour certains, des scènes de bondage pour d’autres, elle dira peu de chose. Seulement qu’ils sont inspirés du pop art de Tom Wesselmann et que c’est sa collaboration avec l’écrivain Vincent Ravalec dans l’ouvrage Utilisation maximum de la douceur, paru en 2001, qui en a été le déclencheur. Cette étonnante ode au plaisir solitaire féminin version rose bonbon, illustrée comme un livre pour enfants, sera remarquée par le galeriste Kamel Mennour. Démarre alors une carrière de plasticienne, avec le collage comme marque de fabrique. À cette phase, achevée en 2008, année de son divorce, succède une quête identitaire tardive.

« Fruit de l’impérialisme français »

« Je ne peux plus vivre à Beyrouth, mais j’ai besoin d’y retourner tous les deux mois », explique celle dont tout dans son intérieur rappelle l’Orient, de la photo de Hassan II dans sa cuisine – elle a vécu quelques années au Maroc – aux pâtisseries libanaises qu’elle nous offre. Lamia Ziadé se révèle intarissable sur son identité arabe ; elle, la chrétienne francophone, occidentalisée jusqu’à porter un regard orientaliste sur sa propre histoire. « En vivant en France, j’ai constaté qu’il existait un regard de l’Occident sur l’Orient dont se sont emparés les Orientaux occidentalisés. » Elle prolonge naturellement l’histoire qui unit ses deux pays lorsqu’elle quitte Beyrouth, en 1987, pour des études à l’École supérieure d’arts graphiques Penninghen, à Paris. La rencontre avec son futur époux fera durer le temporaire, qui deviendra définitif à la naissance de ses deux enfants. Paradoxe assumé, c’est la France qui lui a permis de se rendre compte à quel point elle était acculturée. Naturalisée, elle aime à se décrire comme une Libanaise de culture française, « fruit de l’impérialisme français », pour reprendre les mots d’Amin Maalouf.

Le déclenchement du conflit israélo-libanais de 2006 rallume chez l’artiste l’angoisse de cette « guerre qui ne finit jamais ». Quatre ans plus tard sort Bye Bye Babylone : Beyrouth 1975-1979, récit illustré de son enfance – elle avait 7 ans au début de la guerre du Liban. « Par mes recherches, j’ai découvert beaucoup de choses que je n’avais pas comprises à l’époque parce que j’étais trop petite. » Une façon pour elle de revisiter son histoire à travers l’Histoire, sur fond de profonde nostalgie. Nostalgie du Beyrouth fantasmé de son enfance, époque bénie d’avant guerre, mais aussi nostalgie de la Nahda, la renaissance arabe, qui n’aura pas survécu à l’histoire de la région.

De plasticienne à auteure

De plasticienne à auteure, la carrière artistique de Lamia Ziadé se laisse porter par le cours des choses et le hasard des rencontres. Il suffira d’une chanson d’Asmahan qu’un ami lui fait écouter en 2010 pour qu’elle se prenne de passion pour l’artiste libanaise. « En faisant des recherches sur elle, j’ai découvert l’histoire de toutes ces divas arabes de l’époque, ce qui a forcément débordé sur l’histoire de la région tant elles étaient impliquées dans la politique de leur époque. » Ses recherches donneront naissance à son dernier ouvrage, Ô nuit, ô mes yeux, paru en octobre 2015, où un siècle haut en couleur se donne à feuilleter. Le Tout-Caire de l’époque s’y dessine comme une affiche de film égyptien des années 1960 : lèvres rouges pour les femmes, moustache soignée pour les hommes, assortis d’une calligraphie arabe épaisse. Avec ces deux ouvrages, l’auteure se réapproprie l’histoire d’un monde arabe qu’elle connaissait mal. Au point de déplorer que dans certains milieux les Libanais n’apprennent plus l’arabe à leurs enfants. « Je regrette d’être autant de culture française parce que, du coup, ma culture arabe en a pris un coup. »

À 47 ans, la Franco-Libanaise n’a pas fini de revisiter son identité. Son dernier coup de gueule, la déchéance de nationalité. « Mais c’est terrible de voir des Français qui veulent toujours vous faire choisir. C’est bien plus compliqué que ça ! » Et de vanter l’expérience libanaise en matière de vivre-ensemble sur un « je viens d’un pays à moitié musulman où l’on vit très bien ensemble même après quinze ans de guerre » un peu naïf. Preuve qu’il n’est pas si aisé de se défaire du prisme orientaliste.

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