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Ecobank-Tanoh : trois années à oublier

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Frédéric Maury est directeur éditorial à Jeune Afrique Media Group. Auparavant rédacteur en chef du pôle économie de Jeune Afrique, il pilote les programmes et contenus éditoriaux du pôle conférences, notamment ceux du Africa CEO Forum.

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Thierry Tanoh a été débarqué de la direction générale d'Ecobank Transnational Incorporated en mars 2014. © Bruno Lévy pour J.A.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Enfin ! Ecobank, son actionnaire sud-africain Public Investment Corporation (PIC) et Thierry Tanoh ont annoncé le 19 février avoir signé la veille un « accord de règlement amiable des différends qui les opposent depuis 2013 et dont certains sont encore pendants devant plusieurs juridictions nationales, au Togo et en Côte d’Ivoire, et cours arbitrales ». D’après les informations recueillies par Jeune Afrique, le groupe bancaire panafricain versera 12 millions de dollars (près de 11 millions d’euros) à celui qui fut, de juillet 2012 au 11 mars 2014, son directeur général, après plus d’une décennie à la Société financière internationale (IFC, Groupe Banque mondiale). À la clé, l’arrêt de toutes les procédures en cours. Chacune des parties a officiellement souhaité à l’autre le meilleur avenir possible.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Thierry Tanoh, faut-il le rappeler, avait été recruté après une mise en compétition, interne et externe, menée par un cabinet spécialisé. Son nom, à l’époque, n’avait fait aucun doute : Africain aux compétences reconnues, formé au sein de la plus importante banque de développement du monde, habitué des sphères anglophones autant que francophones, il était le candidat idéal pour faire passer Ecobank à l’étape suivante. Arnold Ekpe avait piloté la construction du groupe pendant seize ans – à l’exception de deux années passées à la tête de la banque nigériane United Bank for Africa (2002-2004) -, Thierry Tanoh serait l’homme de la bonne gouvernance, de la structuration et du renforcement institutionnel.

Confrontation

Mais tout s’est très vite effondré. Le style de Thierry Tanoh, jugé froid et arrogant, s’est rapidement heurté aux baronnies mises en place par les fidèles de son prédécesseur. La bataille qui l’a opposé à Laurence do Rego aura été à ce titre d’une rare violence. Six mois après les débuts officiels du nouveau directeur général (il a été en observation pendant six mois), la directrice financière et du risque estimait dans une lettre adressée à la Securities and Exchange Commission nigériane que le conseil d’administration de la banque « n’opérait pas dans l’intérêt des actionnaires », accusant notamment son président, Kolapo Lawson, et Thierry Tanoh d’avoir tenté de vendre des actifs à un prix « bien en dessous de leur valeur sur le marché ». Elle avançait également qu’il lui avait été demandé d’annuler des dettes dues par une société immobilière présidée par Kolapo Lawson et de manipuler les résultats financiers de 2012 afin d’améliorer ceux de 2013, année où le nouveau directeur général avait été confirmé à son poste. Enfin, elle s’interrogeait sur les procédures entourant l’approbation d’un bonus de 1,14 million de dollars à Thierry Tanoh en 2012.

Des accusations particulièrement graves et d’autant plus lourdes de conséquences qu’elles avaient rapidement été ébruitées dans le Financial Times, bible des milieux d’affaires internationaux (qui avait déjà éreinté le groupe quelques jours plus tôt en révélant que la Banque centrale du Nigeria s’inquiétait d’un litige avec Kolapo Lawson). Qu’en reste-til aujourd’hui ? Judiciairement, rien. Si ces affirmations étaient exactes, pourquoi le groupe ne s’est-il pas battu pour que son éphémère dirigeant en soit comptable ?

Bras de fer juridique

Débarqué brutalement en mars 2014 avec une dose d’humiliation qu’il vaut mieux taire, Thierry Tanoh a lancé très rapidement plusieurs procédures, l’une au Togo sur les aspects de droit du travail, l’autre en Côte d’Ivoire pour des questions de diffamation.

Le 1er mars, quelques jours avant cette éviction, Daniel Matjila, représentant au conseil d’administration de PIC, avait adressé aux administrateurs du groupe un courrier brutal, fustigeant le directeur général pour son « manque d’aptitude au plan technique et moral pour diriger une institution comme Ecobank, qui exige la confiance et le respect, le sens élevé de l’éthique et de la morale, l’excellence, le professionnalisme ainsi que l’expertise technique dans le secteur bancaire ».

Il l’accusait d’avoir « jeté le discrédit sur le nom de la banque ainsi que sur le conseil », « mis en place de nouveaux systèmes et valeurs en permettant aux politiciens de s’ingérer dans les affaires de la banque afin de demeurer à son poste de directeur général du groupe », d’avoir « délibérément semé la division au sein du conseil d’administration, des actionnaires, du personnel et des responsables chargés de la réglementation », d’avoir « manqué de respect envers le conseil et les responsables chargés de la réglementation en ce qu’il a de façon constante agi sans leur avis », d’avoir « contribué à la baisse du moral du personnel, provoquant ainsi la peur chez eux, en les amenant à vivre constamment en victimes craignant de poser des actes à l’encontre des désirs du DG du groupe » et d’avoir « continué d’utiliser les ressources d’Ecobank (financières et autres) à des fins personnelles ».

Une longue et grave liste de reproches – qui n’engage que son auteur et qui relève du droit d’expression d’un administrateur – qui s’est elle aussi rapidement retrouvée dans de très influents médias anglo-saxons, le Financial Times et Bloomberg. Daniel Matjila a nié être à l’origine de cette fuite, mais l’article de Bloomberg ne laisse guère de doute, précisant que l’intéressé lui avait « transmis la lettre à la suite d’une interview téléphonique ». À plusieurs reprises, Ecobank et PIC ont été lourdement condamnés (plus de 20 millions d’euros en tout), à la fois pour le licenciement et pour avoir porté atteinte à la réputation d’un homme.

Une guerre médiatique épouvantable pour l’image du groupe Ecobank.

Les défenseurs du groupe bancaire ont bien entendu, comme souvent en pareille situation, remis en question l’indépendance de la justice du Togo et de celle de la Côte d’Ivoire, mettant notamment en avant la fonction très importante qu’occupe désormais Thierry Tanoh au sein du gouvernement ivoirien – ministre, secrétaire général délégué de la présidence. Plusieurs fronts judiciaires, à Londres notamment, ont également été ouverts, en vain. Ce qui aurait pu être une guerre managériale, ainsi qu’un affrontement entre certains administrateurs et le directeur général, s’est mué en une bataille hypermédiatisée, et c’est sans doute pour cela que les deux camps ont tant tardé à parvenir à un accord négocié. Comment se parler alors que l’honneur de l’une des parties a été bafoué et que l’autre a longtemps voulu lui faire mordre la poussière ?

Cette bataille n’a pas été, contrairement à ce que certains ont voulu faire croire, une guerre entre anglophones et francophones. Thierry Tanoh a été soutenu par plusieurs anglophones, Nigérians compris, et plusieurs de ses contempteurs étaient francophones (la Franco-Béninoise Laurence do Rego en tête). Cela n’a pas non plus été une lutte entre les défenseurs des bonnes pratiques et un directeur général soudainement devenu le chantre de la mauvaise gouvernance. Elle a surtout et avant tout été un gâchis de bout en bout : un recrutement clairement raté (de toute évidence, la dimension psychologique n’avait pas été prise en compte dans un groupe pourtant très marqué par l’influence de son dirigeant historique) ; une guerre médiatique épouvantable pour l’image du groupe ; deux dirigeants (Thierry Tanoh puis Albert Essien) qui ont passé plus de temps à gérer les conflits qu’à renforcer une institution qui a toujours besoin de l’être ; un actionnaire (PIC) dont on peut grandement questionner l’approche du dossier Ecobank. Tout cela pour finir par un accord qui aurait dû être passé avant même que Thierry Tanoh parte.

Quelques points positifs sont toutefois sortis de cette affaire : un nouveau conseil d’administration a été constitué, plus personne (actionnaires, administrateurs ou dirigeants) au sein du groupe n’a intérêt à ce que se reproduise la crise de 2013-2014 et Ade Ayeyemi, nommé en 2015 au poste de directeur général, semble enfin pouvoir se concentrer sur les affaires – les vraies – du groupe.

Et Ecobank n’a pas perdu son indépendance. En février 2014, J.A. s’inquiétait de ce que beaucoup estimaient être une tentative de putsch venu d’Afrique du Sud. Les événements nous ont rassurés : certes, Nedbank et PIC détiennent à eux deux une grosse partie du capital d’Ecobank, mais l’irruption soudaine de Qatar National Bank en septembre 2014 a permis d’équilibrer les pouvoirs. Enfin, la crise a fait naître chez les banquiers centraux africains une telle crainte que les groupes panafricains ne sont désormais plus regardés de la même manière et que la question de leur surveillance croisée est devenue un sujet brûlant. Il est incroyable qu’il ait fallu passer par une telle crise pour en arriver là. À moins de penser qu’entre l’enfance et l’âge adulte il fallait nécessairement une crise d’adolescence. Celle-ci fut particulièrement violente.

 

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