Musique

Madagascar : Caylah, slameuse malgré elle

Les réseaux sociaux ont fait le succès d'un texte engagé contre l'injustice.

Les réseaux sociaux ont fait le succès d'un texte engagé contre l'injustice. © FRANÇOIS-XAVIER FRELAND POUR J.A.

En quelques jours, Caylah est devenue un phénomène de mode. Cette chanteuse de 22 ans a créé la sensation avec un seul clip vidéo, où elle dénonce les difficultés sociales des Malgaches.

Elle n’a toujours pas vu le clip. Elle dit qu’elle n’aime pas se regarder. C’est un ami blogueur qui l’a appelée pour la prévenir : « Eh, Caylah, t’es une star, ta vidéo, elle a plus de 25 000 likes ! » Sur un rythme grave, on la voit marcher sous la pluie, dans les rues d’Antananarivo, à côté d’hommes qui tirent des charrettes. Elle slame sous son sweat à capuche le désespoir de tout un peuple. « Madagascar, terre sainte, terre riche d’histoire s’est fait souiller par les colons […] Madagascar, aujourd’hui tu es souillée par le Malgache en costard. Liberté-égalité ? La corruption règne, les riches s’enrichissent, les Malgaches s’entre-tuent. » Un slam au vitriol qui semble répondre à celui du rappeur d’origine guadeloupéenne Kery James, son modèle. Les paroles de Caylah claquent sous le crachin malgache, comme si cette jeune fille de 22 ans avait soudain éveillé les consciences en disant la vérité.

À Madagascar, après dix années de crise politique et de promesses sans lendemain, 85 % de la population vit avec 2 dollars par jour. Aujourd’hui, dans la rue, Caylah n’en revient pas lorsque des jeunes l’arrêtent pour la féliciter. « J’ai écrit ce texte il y a trois ans pour le concours national de slam. Le public était super ému, on m’a applaudi. Mais le jury, lui, je ne sais pas ce qui s’est passé, il n’a pas aimé. J’ai eu la plus petite note. » Heureusement, son destin a croisé celui de deux auteurs-réalisateurs français, Denis Sneguirev et Philippe Chevallier, venus en repérage dans un pays où ils n’avaient jamais mis les pieds. « On ne savait pas trop ce qu’on voulait faire, et un jour on a vu débarquer ce  » bout de chou  » . C’était dans la petite salle de concert de la faculté de Tana, son slam a aussitôt enflammé le public. Ce qu’on a aimé, c’est que finalement tout le monde en prenait pour son grade. » Sur Vimeo, le clip vidéo a déjà été téléchargé près de 500 fois, et le piratage massif semble en bonne voie… Les deux réalisateurs n’ont pas touché 1 centime, mais peu importe, ils ne sont pas dans une logique mercantile.

Rendre la société plus juste

Avec le succès du clip (vu plus de 92 000 fois), « la nouvelle star » a reçu des milliers de demandes d’amis sur Facebook, des dizaines de requêtes d’interviews et des offres d’emploi à la télévision et dans la presse. Mais ce n’est pas ce qui intéresse cette surdouée, qui précise en souriant : « Je ne vois pas de près, j’ai la vue d’une vieille. » Loin des postures opportunistes, elle voudrait rendre la société plus juste.

En fait, le slam, ce n’est pas vraiment son truc. Caylah aime Léo Ferré, Barbara et Jacques Brel lorsqu’il chante Amsterdam. Est-ce parce que le destin d’une petite Malgache ressemble à celui des jeunes femmes du port d’Amsterdam de l’après-guerre ? De sa vie, elle ne veut pas tout dire, seulement : « J’ai tout vécu. » Cela suffit pour comprendre pourquoi aujourd’hui elle enseigne le slam à des filles-mères via l’association Aïna. « Le but, c’est de soigner l’âme de ces filles aux grossesses précoces. Avec les mots, elles reprennent confiance en elles, s’expriment et sortent de la honte. » Foulard dans les cheveux, bracelets mandingues, air mélancolique, elle rappelle un peu Miriam Makeba à ses débuts. Car il y a bien quelque chose de la diva chez cette jeune fille féministe et courageuse qui avoue : « J’écris pour ma mère qui a travaillé dur pour m’offrir une vie digne. Ma mère, c’est ma fierté, même si parfois je lui fais honte. »

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