Dossier

Cet article est issu du dossier «Libye : que reste-t-il des Kadhafi ?»

Voir tout le sommaire
Politique

Libye : Hannibal Kadhafi, le prince déchu

Après sa libération par les services de renseignements libanais. © CAPTURE D'ÉCRAN/YOUTUBE/ALJADEED.TV

La justice libanaise veut l'entendre au sujet de la disparition, en 1978, de Moussa Sadr, dans laquelle son père est directement impliqué. Cette fois, l'enfant terrible aura bien du mal à se tirer d'affaire…

Hannibal se souvient-il du temps où la Suisse concédait à la Libye des excuses officielles après son arrestation en 2008 pour mauvais traitements sur ses domestiques ? Depuis décembre, le cinquième fils du « Guide », déjà réclamé par la justice libyenne et fiché à Interpol, croupit dans une cellule du quartier général des Forces de sécurité intérieure (FSI) à Beyrouth.

Disparu des écrans de contrôle depuis sa fuite de Libye, il vivait, croyait-on, à Oman, où il aurait suivi une partie de sa famille en octobre 2012, après une première étape en Algérie. Mais le fugitif, qui se cachait en fait en Syrie, a réapparu au Liban, dans la plaine de la Bekaa. Le 11 décembre 2015, une vidéo diffusée par la chaîne libanaise Al-Jadeed montrait l’ancien jet-setteur de 40 ans enturbanné, barbu, le visage tuméfié, les yeux cerclés de noir. Il avait été détenu durant quelques heures par un « groupe armé », et se déclarait « en bonne santé, heureux et détendu ». « Il a été battu, torturé, il était très déprimé », nuance au Liban une source proche de l’enquête.

L’affaire Moussa Sadr

Délivré par les FSI peu après son enlèvement, Hannibal était entendu dans la foulée par le juge Zaher Hamadé et mis en examen le 14 décembre pour dissimulation d’informations au sujet de la disparition de l’ancien président du Conseil supérieur chiite libanais, l’imam Moussa Sadr, volatilisé en 1978 lors d’une visite officielle en Libye.

Hannibal était réputé pour ses penchants alcooliques et ses accès de violence, mais c’est finalement une affaire bien plus lointaine, impliquant son père – lui-même n’avait que 3 ans au moment des faits – qui l’a donc rattrapé. Une disparition énigmatique qui, trente-sept années plus tard, semble avoir motivé aussi bien son incarcération par la justice libanaise que son kidnapping en Syrie, lequel aurait été organisé par un ancien député libanais, Hassan Yacoub, arrêté le 21 décembre. Le père de Yacoub, Mohamed, accompagnait l’imam Sadr en Libye en 1978 et a lui aussi disparu sans laisser de trace… « La loi du talion est une réalité au Liban. Hassan Yacoub et ses frères ont grandi sans leur père, et c’est le père Kadhafi qui est considéré comme le meurtrier », précise la source libanaise.

En 1978, alors que la guerre civile ensanglante le Liban, Moussa Sadr, chef charismatique de la communauté chiite et fondateur du mouvement Amal, cherche à mobiliser les États arabes pour faire cesser la violence. À l’invitation du « Guide », il atterrit à Tripoli le 25 août 1978 avec le cheikh Mohamed Yacoub et le journaliste Abbas Badreddine. Les trois hommes sont vus pour la dernière fois six jours plus tard. Les autorités libyennes prétendront ensuite qu’ils se sont envolés pour Rome, ce qu’a toujours nié le gouvernement italien.

Alors qu’éclate la révolution libyenne, les langues se délient : un opposant prétend que le religieux libanais est toujours enfermé à Sebha (Ouest), tandis qu’un haut fonctionnaire affirme qu’il y a été tué et enterré.

Depuis, Mouammar Kadhafi est tenu pour responsable de ces disparitions : elles auraient été commandées par Yasser Arafat, dont l’Organisation de libération de la Palestine implantée au Liban était combattue par les partisans de l’imam, ou par l’ayatollah Khomeyni, qui, sur le point de lancer sa révolution islamique en Iran, voyait d’un mauvais œil la concurrence de ce chiite dont l’aura dépassait les frontières du Liban. En 2008, la justice libanaise finit même par émettre un mandat d’arrêt contre le dictateur libyen. Tripoli dément toujours.

En février 2011, alors qu’éclate la révolution libyenne, les langues se délient : un opposant prétend que le religieux libanais est toujours enfermé à Sebha (Ouest), tandis qu’un haut fonctionnaire affirme qu’il y a été tué et enterré. Peu après, un corps sans tête conservé depuis des années à la morgue de la prison d’Abou Salim relance les spéculations, mais des analyses ADN finissent par infirmer l’hypothèse Sadr.

L’exil du fils Kadhafi

Autant de révélations sans suite qui mettent la communauté chiite du Liban en ébullition. « Elle acceptera mal que Hannibal Kadhafi soit remis rapidement en liberté. En l’enlevant, Yacoub nous a mis dans un pétrin dont nous ne voyons pas trop comment nous sortir, précise-t-on à Beyrouth. Et cette affaire a des conséquences diplomatiques qui dépassent le pays… » Car le régime de Damas, dont on a découvert à cette occasion qu’il avait accordé l’asile au fils Kadhafi, demande au Liban l’extradition de son prisonnier, ce que le ministre libanais de la Justice a fermement refusé. « Il semble même qu’il y ait eu de grosses frictions entre l’ambassadeur de Syrie et le président du Parlement, qui dirige le parti fondé par Sadr », poursuit la source.

Comment Hannibal a-t-il pu se jeter ainsi dans la gueule du loup ? Dès le début de leur exil, il semble que le fugitif et sa femme, l’ex-mannequin libanaise Aline Skaf, aient été attirés par les lumières de Beyrouth. Alors que les combats faisaient rage entre kadhafistes et insurgés, Aline avait tenté de rentrer dans son pays natal, mais l’atterrissage à l’aéroport de la capitale lui avait été interdit. Sollicitées par l’Algérie, où Hannibal s’était dans un premier temps réfugié, les autorités libanaises auraient fermement refusé de les accueillir. Les Syriens, eux, ont accepté.

À Damas, Hannibal, sa femme et leurs deux enfants jouissent d’un appartement dans le quartier huppé de Malki, d’un chauffeur et d’une petite mensualité

Hannibal a-t-il fait escale entre-temps à Oman avec sa mère Safia, sa sœur Aïcha et son demi-frère Mohamed ? C’est ce que laisse entendre l’agence Reuters, qui citait le 25 mars 2013 un haut fonctionnaire omanais : « La femme de Kadhafi, deux de ses fils et sa fille, accompagnés de leurs enfants, sont à Oman depuis octobre de l’année dernière. »

La date de son arrivée dans une Syrie en guerre reste énigmatique, des médias libanais la situant au début de 2015 quand d’autres sources l’affirment beaucoup plus récente. À Damas, Hannibal, sa femme et leurs deux enfants jouissent d’un appartement dans le quartier huppé de Malki, d’un chauffeur et d’une petite mensualité. Pour échapper à l’atmosphère oppressante de la capitale, ils se rendent parfois dans la ville côtière de Lattaquié, fief bien gardé du régime. Un régime qui laisse toutefois l’ex-golden boy sur sa faim : « Il n’avait plus de connexions avec les gens importants à Damas, il dit qu’il n’avait pas assez d’argent, qu’il se sentait isolé », rapporte la source libanaise.

Le fuyard croit pouvoir trouver une issue plus confortable au Liban, où sa femme se rend régulièrement pour voir sa famille. Peut-être même espère-t-il récupérer des avoirs placés dans ce pays réputé pour son secret bancaire, qui lui permettraient de renouer avec son train de vie et de renflouer les caisses vides de sa mère Safia.

Rattrapé par les affaires de son père

C’est d’une connaissance syrienne de sa sœur Aïcha qu’il voit venir le salut : épouse d’un cousin de Bachar el-Assad, Fatima el-Assad lui propose de l’exfiltrer au Liban par l’intermédiaire d’un Libanais bien placé. « Hassan Yacoub, qui savait que Hannibal se trouvait à Damas, lui a ainsi fait savoir qu’il était prêt à l’aider, raconte la source proche de l’enquête. Mais Hannibal [comme, semble-t-il, Fatima, NDLR] ne savait pas que le père de ce type avait été tué par son propre père ! Yacoub a donc pu organiser un rendez-vous à Damas, d’où Hannibal a été kidnappé vers le Liban. »

« J’appelle tous ceux qui ont des preuves sur le dossier de Moussa Sadr à les présenter sans tarder », déclarait Hannibal devant la caméra de ses ravisseurs, quelques heures et un passage à tabac plus tard. « Il prétend qu’il n’avait rien à faire avec le régime de son père, qu’il avait peu de relations avec lui, qu’il s’intéressait plutôt au sport et aux sorties », dit-on à Beyrouth. Des explications qui n’ont pas convaincu la justice libanaise.

« Il s’intéressait beaucoup à la disparition de Moussa Sadr et en discutait beaucoup avec des interlocuteurs libanais. Et puis, Hannibal est le fils d’un dictateur qui avait la haute main sur l’appareil d’État libyen. Il avait, à ce titre, comme tous les membres de la famille de Mouammar Kadhafi, accès à toutes les informations qu’il voulait », déclarait le 15 décembre le juge Hassan el-Chami, rapporteur du comité national chargé du suivi de l’affaire. Une affaire dont l’ex-enfant privilégié semble loin d’être sorti.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte