Culture

Musique : Saad Lamjarred, le rossignol marocain de la pop arabe

Né dans une famille d’artistes, le chanteur n’a jamais rêvé d’être médecin ou pompier. Showman dans l’âme, il est parvenu à devenir le petit prince de la pop arabe.

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Mis à jour le 10 février 2016 à 17:56

L’instruction de l’affaire de viol impliquant le chanteur marocain est en cours. © Profil Facebook du chanteur

Un trentenaire descend d’une Jeep Wrangler dernier cri, flambant neuve. Deux de ses acolytes-collaborateurs (son manager et son réalisateur en l’occurrence) marchent à ses côtés d’un pas décontracté. Un gardien de voiture et un policier qui, parmi les trois individus, ont reconnu Saad Lamjarred, accourent pour le saluer. Non, il ne s’agit pas d’une scène tout droit sortie de la série américaine Entourages.

Nous sommes à Anfa, un quartier huppé aux faux airs de Beverly Hills situé en plein cœur de Casablanca, où Lamjarred nous a donné rendez-vous. Le parallèle avec le bling-bling de la côte Ouest s’arrête là. Lamjarred, c’est la simplicité incarnée en star. Sans doute est-il immunisé contre la grosse tête par son chapeau de feutre noir, qu’il porte continuellement. Pourtant, il faut bien l’admettre, il aurait toutes les raisons d’avoir le melon…

Un succès mondial

Le public du chanteur s’étend en effet du Maroc au Moyen-Orient, en passant par la communauté arabe installée en Amérique du Nord et en Europe. Ses tubes cumulent plus de 1 milliard de vues sur YouTube, dont 250 millions pour son dernier clip, Lmaâlem (« L’as »). Un succès qui a permis à cet opus de figurer dans le Livre Guinness des records, la vidéo ayant frôlé la barre des 23 millions de vues trois semaines seulement après sa mise en ligne. La chaîne de Lamjarred sur la plateforme vient d’ailleurs de dépasser la barre du million d’abonnés, un nouveau record selon Odience Media, qui gère sa distribution sur internet. Certaines de ses chansons, comme Enty (« Toi »), ont connu un succès tel qu’elles ont été parodiées jusqu’en Chine. Hallucinant… et singulier !

« Oui, je n’ai pas à me plaindre. C’est un rêve qui est devenu réalité et je donnerais le maximum pour continuer de plaire à mon public », admet Saad Lamjarred, un tantinet gêné, lorsque l’on évoque son succès. Il est incontestablement la superstar marocaine du moment. 2015 a été d’ailleurs pour lui l’année de tous les succès. Outre son entrée dans le Guinness, il a reçu le Murex d’or de la meilleure chanson arabe de l’année et a été honoré lors de la cérémonie Dear Guest en Égypte.

Lmaâlem, l’un des tubes qui ont fait sa renommée dans tout le monde arabe © DR

Lmaâlem, l’un des tubes qui ont fait sa renommée dans tout le monde arabe © DR

Et pour couronner le tout, une décoration royale lui a été remise des mains de Mohammed VI lors de la dernière fête de la jeunesse. « Je n’ai jamais eu autant le trac de ma vie que lorsque j’attendais mon tour pour recevoir un Wissam des mains de Sa Majesté, confie-t-il. Face à lui, j’ai été pris d’un rire nerveux pendant qu’il me félicitait pour mon travail. Et pour finir, il m’a dit :  » Passe le bonjour à ta maman de ma part.  » »

Cette année de rêve, il l’a terminée en apothéose. Le 31 décembre, il se produisait sur la scène la plus prestigieuse d’Abou Dhabi avec la diva arabe Najwa Karam. Il a néanmoins tenu à démarrer 2016 auprès de son public marocain, donnant ses premiers concerts – à guichets fermés évidemment – à Casablanca et à Rabat. « C’est toujours particulier de monter sur scène au Maroc. Ce public, je lui dois tout ! C’est lui qui m’a donné la confiance pour arriver où je suis », explique l’artiste. Avant d’ajouter avec son accent « marocanoméricain » mélangeant darija et anglais : « En plus, un concert au théâtre Mohammed-V, cela a toujours une place particulière dans mon cœur. Il y a tant de souvenirs qui remontent… »

Une famille d’artistes

L’art et la scène sont dans l’ADN du petit Saad Lamjarred, qui voit le jour le 7 avril 1985, à Rabat, au sein d’une famille d’artistes. Son père Bachir est un chanteur connu au Maroc sous le nom de scène de Bachir Abdou. Sa mère, Nezha Regragui, est un monstre sacré du théâtre marocain. C’est avec elle, à l’âge de 6 ans, qu’il foule pour la première fois les planches du fameux théâtre Mohammed-V de Rabat.

« Je l’accompagnais aux répétitions, j’apprenais par cœur ses pièces de théâtre avant même le début des représentations publiques. J’ai joué des heures et des heures dans les coulisses de cet édifice, raconte-t-il. Ma pièce préférée était le hangar où l’on rangeait les vieux décors. C’était la meilleure salle de jeux dont un enfant puisse rêver, mais je restais aussi contemplatif devant les photos de pionniers de la scène marocaine. Je rêvais déjà de devenir comme eux », ajoute celui qui n’a jamais rêvé d’être « médecin ou pompier ».

Devant le miroir, un peigne en guise de micro, il s’amuse à reprendre les chansons de son père ou de ses idoles, Cheb Khaled et Michael Jackson, en imaginant son public en délire

D’ailleurs, à la maison, Saad joue déjà à la star. Devant le miroir, un peigne en guise de micro, il s’amuse à reprendre les chansons de son père ou de ses idoles, Cheb Khaled et Michael Jackson, en imaginant son public en délire. Cette première ivresse de la scène, il y goûtera fort tôt…

Saad Lamjarred a 14 ans. Il réussit son brevet. Le cadeau, offert par ses parents, c’est l’autorisation de passer les vacances d’été chez son frère, à Londres. Il y rencontre les amis de ce dernier, qui forment un groupe et préparent un concert. « J’ai tout fait pour m’incruster dans le groupe. Ils ont fini par m’adopter et m’ont laissé chanter Shab L’baroud de Cheb Khaled durant leur concert donné à Piccadilly. C’était juste magique. » Cette expérience éveille encore davantage son instinct artistique. De retour au bled, dans le cocon familial, il compose déjà, sur son synthétiseur, ses premières mélodies, qu’il soumet au jugement du meilleur des professeurs : le patriarche de la famille. « Mon père ne me faisait pas de cadeaux. Il me disait clairement ce qui n’allait pas et m’encourageait quand ça en valait la peine. Il me disait :  » Si tu continues à chanter et à composer, tu deviendras un grand !  » »

Sa participation à l’émission Super Star

Ses parents n’ont pas sourcillé quand Lamjarred, à 17 ans, a décidé de quitter le Maroc pour se rendre aux États-Unis et tenter de devenir un artiste. « J’y suis parti pour étudier, mais à la vérité je préférais passer mes soirées à chanter dans des clubs », raconte-t-il. Quelques années plus tard, en 2007, il tente sa chance dans un télé-crochet. Il est sélectionné pour l’émission Super Star, une adaptation libanaise de The American Idol. Dès les premiers prime times, il casse la baraque et devient la coqueluche du public. Le soir de la finale, il n’y a pas un chat dans les rues marocaines, un phénomène qui n’arrive normalement que lorsque l’équipe de foot nationale joue. Les Marocains restent scotchés devant la chaîne MBC pour assister au duel final entre Saad Lamjarred et son concurrent. Le Marocain perd, certes, mais il est déjà célèbre.

« Beaucoup de ces fameux amis qui te veulent du bien m’ont approché à l’époque pour me convaincre de sortir rapidement des tubes ou un album afin de surfer sur ma notoriété naissante, explique-t-il. Mais j’ai préféré prendre mon temps et faire les choses à ma manière. » Il parvient ainsi à trouver le bon équilibre pour tirer profit de sa célébrité tout en poursuivant sa quête artistique.

Au Moyen-Orient, il reprend talentueusement des chansons khaliji qui redeviennent des tubes

À New York, il continue d’écumer les clubs arabes ; de passage au Maroc, il se contente de petits concerts dans les cabarets tangérois et se produit sur les scènes de festivals. Au Moyen-Orient, il reprend talentueusement des chansons khaliji qui redeviennent des tubes. En parallèle, il travaille sur sa première chanson, Waadini (« Promets-moi ! »), dont le clip est tourné aux États-Unis, juste avant qu’il décide de rentrer définitivement au bercail, en 2011, après avoir vécu des démêlés judiciaires chez l’Oncle Sam avec une ex-girlfriend.

« Avec cette première chanson, j’ai senti que c’était vraiment le début de quelque chose. Cela m’a encouragé à aller encore plus loin. » Il n’avait pas tort. Ses singles Enty, en 2014, puis Lmaâlem, une année plus tard, le propulsent au rang de prince de la pop arabe. Sa recette : une voix bien marocaine et des textes bien sentis en darija sur un son très moyen-oriental, qui parvient à faire vibrer à l’unisson le Maghreb et le Machrek. Une prouesse devenue véritable phénomène de mode et atout marketing dans l’industrie musicale du monde arabe. Et ce n’est que le début de l’épopée…


FUTUR STAR DU CINÉMA ?

Il vient de poser sa voix sur son futur single, prévu pour le mois de mars, mais l’année 2016 risque de révéler Saad Lamjarred comme star du grand écran. Après son rôle dans la série Ahlam Nassim (« Les Rêves de Nassim »), en 2013, il est attendu dans le film d’Adil Tahiri mis en boîte l’année dernière et qui devrait sortir dans les salles cette année. « Je joue le rôle du méchant dans ce film d’horreur », confie celui qui a également signé pour une production égyptienne où il partage l’affiche avec Mohamed Ramadan. Le tournage aura lieu en mai. « Mon personnage est un Marocain. Je suis content de ramener la darija dans les films égyptiens », déclare-t-il sur ce ton fier et malicieux qui fait son charme.