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Cet article est issu du dossier «Le Gabon a-t-il (vraiment) changé ?»

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Culture

Gabon : avec Janis Otsiemi, au pays de Tom la Veine

Devant chez lui, aux « États-Unis d'Akébé », le 5 décembre 2015.

Devant chez lui, aux « États-Unis d'Akébé », le 5 décembre 2015. © OLIVIER EBANGA/AFRIKIMAGES POUR JA

Sa spécialité : le polar. Son décor : Libreville. Ses « héros » : les mauvais garçons du quartier d’Akébé. Rencontre avec Janis Otsiemi.

Ses livres racontent le destin de petites frappes gabonaises. Des braqueurs amateurs et des magouilleurs, que sécrète puis régurgite la pauvreté des « États-Unis d’Akébé », à quelques encablures du Palais du bord de mer.

Ce quartier populaire, Janis Otsiemi le connaît par cœur. Il y a grandi dans une maisonnette en tôle, au tréfonds d’Akébé 2, au bout d’une sombre venelle où, dans une odeur pestilentielle, se déversent des eaux usées. « Bienvenue à Akébé », ironise l’auteur devant la maison de son enfance, où vit sa sœur, en contournant une mare d’eau croupie. « C’est dans cette misère que j’ai gratté mes premières pages, que j’ai lu mes premiers romans », se souvient l’autodidacte, rallumant une cigarette pendant que le mégot de la dernière fume encore sur ce qui tient lieu de bitume.

Janis Otsiemi, qui a aujourd’hui 39 ans, a fui le quartier dès qu’il a pu. Sans pour autant aller bien loin. Avec femme et enfants, il s’est installé à Akébé-Poteau, un autre « État » d’Akébé. Pas question de quitter Libreville : la capitale est son terrain de jeu, son « inspiration ». « Pour rien au monde je ne la quitterais. C’est mon personnage principal », tranche l’écrivain.

J’écris sur la violence qui peut exister à Akébé 2. Parce que pendant que les riches dépensent leur argent sur le bord de mer, ici, les gens cherchent de l’argent pour survivre, justifie-t-il.

Et Akébé 2, le théâtre de son enfance, n’est jamais bien loin dans son œuvre. La plupart de ses intrigues prennent pour décor ce « quartier réputé être un coupe-gorge à la tombée de la nuit », écrit-il dans son dernier polar, Les Voleurs de sexe (éd. Jigal, 2015). Sexe, escroquerie et beuveries : l’auteur croque le quotidien sous le prisme du roman noir. « J’écris sur la violence qui peut exister à Akébé 2. Parce que pendant que les riches dépensent leur argent sur le bord de mer, ici, les gens cherchent de l’argent pour survivre », justifie-t-il.

Le Libreville de Janis Otsiemi, c’est aussi le quartier dit La Campagne. Un nom trompeur : ici, ni verdure ni quiétude. L’ambiance y est, il est vrai, moins bouillonnante que dans le tumultueux Akébé 2, et plus calme qu’en centre-ville. Mais seulement en apparence. « C’est le Far West », tranche Hervé Ona Ndong, ami de longue date de Janis Otsiemi. L’homme sait de quoi il parle : sa maison est nichée au beau milieu de ce quartier populaire, jouxtant l’église Saint-Michel, l’un des édifices religieux les plus emblématiques de Libreville. Et aussi le point de rencontre des gangsters tout droit sortis de l’imagination d’Otsiemi.

Le style de Janis Otsiemi

Certains sont plus vrais que nature. Dans La bouche qui mange ne parle pas, Solo, délinquant tout juste sorti du mitard, prépare un braquage dans les rues de La Campagne. Un personnage que lui a inspiré Tom la Veine, petit voyou du quartier dont lui a parlé son ami Hervé. « Tom la Veine, c’est un mec qui, à peine sorti de prison, ne peut s’empêcher de faire un coup. À chaque fois. Forcément, il retourne toujours au mitard », s’amusent les deux amis, bière à la main.

Si les rires fusent à mesure qu’ils vident leur chope de Régab, Janis Otsiemi n’oublie pas qu’il s’en est fallu de peu qu’il n’épouse le même destin. « J’aurais pu être Tom la Veine, faire des conneries et terminer en prison. Mais l’écriture m’a sauvé », avance celui qui, de jour, travaille au service Ressources humaines d’une compagnie aérienne.

La nuit, Otsiemi écrit. Avec des mots crus, de cette écriture cash qui lui vaut sa notoriété à l’étranger. Car son Libreville, c’est aussi un langage particulier, dans lequel les rues « camembèrent comme un œuf pourri » et les « tchatcheurs verbent » les filles. « On écrit souvent que je violente la langue française. Ce n’est pas vrai, j’utilise le français de Libreville, celui qu’on parle tous les jours, celui de Tom la Veine », explique-t-il.

Mais si les quartiers populaires façonnent son univers, le Palais du bord de mer et les hauts lieux du pouvoir nourrissent aussi ses intrigues. Dans Les Voleurs de sexe, l’auteur met en scène l’intronisation, en 2009, d’Ali Bongo Ondimba comme grand maître de la Grande Loge du Gabon. De rapides détours sous les ors de la République, car l’écrivain en revient toujours à ses origines : ainsi, son prochain polar aura pour décor Mont-Bouët, le plus grand marché de Libreville, qu’il imagine soufflé par un attentat de Boko Haram. Un tableau toujours plus noir.

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